Le "Darksiding" : quand des motards montent des pneus de voiture sur leur moto
Monter un pneu automobile à l’arrière d’une moto : l’idée paraît suffisamment étrange pour être une plaisanterie. Pourtant, le « darksiding » possède aux États-Unis une véritable communauté d’adeptes, notamment parmi les propriétaires de grosses routières et de cruisers. Longévité, capacité de charge et prix sont leurs principaux arguments. Mais avant d’imaginer importer cette pratique en France, il existe un obstacle majeur : une moto ne peut pas recevoir n’importe quel pneumatique simplement parce qu’il entre sur sa jante.

Le terme est aussi mystérieux que la pratique : « darksiding ». Le principe consiste à remplacer le pneu arrière d'une moto par un pneu destiné à l'automobile. Aux États-Unis, certains motards parcourant d'immenses distances avec de lourdes machines défendent cette solution depuis des années. Ils se surnomment eux-mêmes les « darksiders ».
Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, leur raisonnement n'est pas totalement irrationnel. Pourquoi certains motards montent-ils un pneu de voiture ? Le premier argument est la longévité.
Une grosse routière peut dévorer son pneu arrière relativement rapidement. Un pneumatique automobile possède une bande de roulement beaucoup plus large et peut atteindre des kilométrages considérablement supérieurs.
Son profil plat procure également une importante surface de contact lorsque la moto est verticale et une capacité de charge intéressante pour les machines lourdes transportant pilote, passager et bagages. Sur les longues routes américaines essentiellement rectilignes, l'équation économique peut donc séduire. Mais elle oublie une différence fondamentale. Un pneu automobile n'est pas conçu pour travailler comme un pneu moto.
Le problème commence lorsque la moto s'incline
Un pneumatique moto possède un profil arrondi précisément parce que la machine s'incline. En virage, la zone de contact se déplace progressivement sur la carcasse tout en maintenant un comportement prévu par le manufacturier.
Un pneu automobile est conçu pour fonctionner essentiellement à plat. Lorsqu'il est contraint de s'incliner avec une moto, il travaille donc dans des conditions qui ne correspondent pas à sa conception. Sa carcasse se déforme différemment et la transition entre sa bande de roulement et son épaulement peut modifier sensiblement le comportement de la machine.
Des vidéos montrent effectivement de grosses motos prendre des angles impressionnants avec ce montage. Mais si cela démontre que c'est physiquement possible, ça ne prouve pas que le comportement obtenu soit équivalent à celui d'un pneu moto homologué pour cette utilisation.
Et l'argument selon lequel un pneu automobile offrirait nécessairement « davantage d'adhérence » doit donc être sérieusement nuancé : une plus grande empreinte au sol en ligne droite ne signifie pas automatiquement davantage de grip lorsque la moto est inclinée.

Et en France ? Le « darksiding » se heurte au contrôle technique
Depuis l'entrée en vigueur du contrôle technique des deux-roues, l'UTAC précise que les dimensions des pneumatiques doivent correspondre à celles prévues par le constructeur, son certificat de conformité ou une monte validée par le constructeur ou le manufacturier. Les indices de charge et de vitesse ainsi que la structure sont également contrôlés.
Le règlement ONU n°75 concerne spécifiquement l'homologation des pneumatiques destinés aux motos et cyclomoteurs. Surtout, lors du contrôle technique d'une moto, une dimension de pneumatique non conforme constitue une défaillance, et l'UTAC vérifie également l'adéquation du montage, de la structure et des caractéristiques du pneu avec le véhicule.
Autrement dit, on ne peut pas considérer le « darksiding » comme une modification librement autorisée en France. Pour qu'une monte différente soit reconnue conforme, il faut pouvoir démontrer qu'elle correspond aux prescriptions applicables au véhicule, notamment via le constructeur ou un manufacturier. Or il paraît pour le moins improbable que BMW, Harley-Davidson ou Honda valide officiellement pour l'une de ses motos une référence automobile choisie par son propriétaire.
Le contrôle technique change donc complètement la donne. Le « darksiding » pouvait autrefois profiter en France d'une certaine zone grise pratique : encore fallait-il qu'un contrôle routier relève la modification.
Cette discrétion devient beaucoup plus difficile avec le contrôle technique des catégories L. Et ce n'est pas qu'une question administrative. En cas d'accident grave, une monte pneumatique non conforme aux spécifications du véhicule pourrait évidemment devenir un élément examiné lors de l'expertise.
Le « darksiding » apparaît donc surtout comme une pratique née d'un environnement très particulier : celui des longues distances américaines, des grosses routières et d'une culture de modification différente de celle que connaît l'Europe.
Une idée moins idiote qu'elle en a l'air… mais pas une bonne idée pour autant. Il serait facile de simplement tourner les « darksiders » en ridicule. Leur raisonnement économique existe : davantage de kilomètres, une forte capacité de charge et un coût kilométrique inférieur. Mais un pneumatique n'est pas seulement une enveloppe noire possédant les bonnes dimensions. Il constitue une partie essentielle de la géométrie et du comportement dynamique d'une moto.
Et c'est précisément là que le « darksiding » atteint sa limite : faire entrer un pneu automobile sur une jante de moto ne transforme pas ce pneu automobile en pneu moto.
Aux États-Unis, certains sont prêts à en accepter les compromis. En France, avant même de se demander si l'on oserait prendre de l'angle avec, il faudrait déjà parvenir à démontrer que la moto reste réglementairement conforme.









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