Essence chère : l'Australie revient à la moto, la France pourrait-elle suivre le même chemin ?
La hausse des prix des carburants ne produit pas nécessairement l'effet auquel on pourrait s'attendre. Plutôt que de simplement décourager les achats de véhicules, elle peut modifier leur nature : voiture plus sobre ou électrique, véhicule d'occasion, scooter pour les trajets quotidiens ou moto utilisée comme second véhicule. L'Australie en fournit actuellement une illustration intéressante avec un marché du deux-roues qui retrouve des couleurs en 2026. Et la comparaison avec la France est particulièrement instructive, car l'Hexagone connaît simultanément une forte remontée du coût des carburants.

Le marché australien présente l'avantage d'être relativement stable. Les ventes annuelles de deux-roues y restent depuis plusieurs années inférieures à 100 000 unités, ce qui permet de distinguer assez facilement les changements de comportement. Après deux exercices difficiles, avec notamment une baisse de 6,1 % en 2025 à 83 861 unités, le mouvement s'est inversé au premier semestre 2026 : les immatriculations ont progressé de 3,1 %, à 41 665 unités.
Cette reprise intervient précisément alors que le coût d'utilisation de l'automobile augmente. Il serait excessif d'établir une causalité directe entre essence chère et ventes de motos, mais l'hypothèse d'un nouvel arbitrage économique devient crédible : certains ménages conservent leur automobile pour les longs trajets et les déplacements familiaux tout en ajoutant un deux-roues moins gourmand pour certains usages quotidiens.
La comparaison devient d'autant plus intéressante que la France connaît en 2026 une évolution spectaculaire des prix pétroliers. Selon l'Insee, les produits pétroliers étaient en mai 31,1 % plus chers qu'un an auparavant. Dans le détail, le gazole progressait de 38 % sur douze mois et l'essence de 21,8 %.
La tension s'est ensuite quelque peu relâchée : en juin, les produits pétroliers ont reculé de 7 % sur un mois. Ils restaient néanmoins 19,7 % plus chers qu'en juin 2025, avec encore +23,2 % pour le gazole et +14,4 % pour l'essence.
Autrement dit, le phénomène observé en Australie trouve actuellement un terrain particulièrement favorable en France : le coût kilométrique redevient un élément visible du budget automobile. Mais la réponse française est plus complexe qu'un simple retour vers la moto.

La voiture reste difficilement remplaçable pour une grande partie des Français
C'est probablement la principale similitude entre la France et l'Australie. Dans les deux pays, la géographie interdit d'imaginer une substitution massive de la voiture par le deux-roues. Les données françaises montrent à quel point l'automobile demeure structurelle. Une étude de l'Insee établissait que 74 % des actifs se déplaçant pour travailler utilisaient principalement une voiture, contre seulement 2 % un deux-roues motorisé. Plus révélateur encore : même pour des déplacements domicile-travail compris entre quatre et cinq kilomètres, environ 70 % utilisaient leur voiture.
Cette dépendance devient encore plus forte dès que l'on s'éloigne des centres urbains. Les services statistiques du ministère de la Transition écologique soulignent que l'utilisation quotidienne d'un véhicule motorisé reste particulièrement importante dans les territoires ruraux en raison des distances et d'une offre de transports collectifs insuffisante.
C'est là que le parallèle australien devient pertinent : l'essence chère ne fait pas nécessairement disparaître la voiture parce que beaucoup d'utilisateurs ne peuvent tout simplement pas s'en passer. Elle peut en revanche rendre économiquement intéressante l'utilisation d'un deuxième véhicule beaucoup moins gourmand.
Une automobile consommant 7 l/100 km et une moto ou un scooter consommant autour de 3 à 4 l/100 km ne répondent évidemment pas aux mêmes besoins. Mais pour une personne effectuant seule ses trajets domicile-travail, l'équation économique commence à devenir intéressante lorsque le carburant augmente fortement.
Ce comportement possède d'ailleurs déjà des racines profondes en France. Les données nationales consacrées à l'usage des deux-roues montrent historiquement que deux véhicules sur trois sont notamment utilisés pour les déplacements domicile-travail ou études. L'étude relevait également que cet usage permettait souvent de compenser l'insuffisance des transports collectifs dans les couronnes urbaines.
La moto française possède donc deux visages : celui du véhicule de loisir, particulièrement visible pour les grosses cylindrées, et celui de l'outil de mobilité quotidienne. Avec un carburant durablement cher, le second pourrait reprendre de l'importance.
Il faut néanmoins rester prudent avant d'annoncer un nouvel âge d'or du deux-roues. Le marché français a connu une année 2025 particulièrement difficile. Les immatriculations de motos et scooters ont terminé l'année à environ 224 000 unités, en recul de 16,1 %. Une partie de cette chute s'explique toutefois par un phénomène réglementaire : l'arrivée d'Euro 5+ avait provoqué des immatriculations anticipées fin 2024, gonflant artificiellement la base de comparaison.
Au premier semestre 2025, AAA Data avait déjà enregistré un recul de 18 % du marché neuf des deux-roues motorisés, motos et cyclomoteurs confondus, tandis que les motos seules perdaient environ 8 %. Fait intéressant, les grosses cylindrées résistaient alors mieux que les autres catégories.
Voilà une différence importante avec le raisonnement purement économique : le marché moto français reste encore fortement orienté vers le plaisir et les moyennes ou grosses cylindrées, alors qu'une véritable réponse au prix des carburants devrait logiquement favoriser scooters, 125 cc et petites ou moyennes cylindrées économiques. C'est précisément ce qu'il faudra surveiller durant la seconde moitié de 2026.
Une autre différence majeure apparaît avec l'Australie : le consommateur français dispose désormais d'une offre automobile électrique beaucoup plus développée et fortement soutenue par la réglementation.
En juin 2026, les voitures électriques ont atteint près de 30 % des immatriculations françaises de voitures neuves. Sur l'ensemble du premier semestre, le marché automobile a même retrouvé une légère croissance, à 857 163 voitures particulières neuves, soit +2 %.
Chez les particuliers, les motorisations traditionnelles s'effondrent parallèlement : en juin, les ventes de voitures essence reculaient de 34 % et celles des diesels de 59 %, tandis que les électriques, hybrides et hybrides rechargeables occupaient une part croissante du marché.
Le consommateur français confronté à l'essence chère dispose donc d'un choix supplémentaire par rapport au motocycliste potentiel : remplacer sa voiture thermique par une voiture électrifiée plutôt que lui adjoindre un deux-roues.
Le financement participe lui aussi à cette transformation. Le prix d'achat des voitures neuves restant élevé, AAA Data observait déjà fin 2025 une progression importante de la location longue durée chez les particuliers : celle-ci représentait 36 % de leurs acquisitions en décembre, mouvement également soutenu par le leasing social.
On retrouve ainsi exactement le mécanisme observé en Australie : quand les dépenses contraintes augmentent, l'acheteur ne renonce pas nécessairement à la mobilité. Il change de véhicule, de motorisation, de marché — neuf ou occasion — ou de mode de financement.

On pourrait donc imaginer que l'augmentation du prix de l'essence profite massivement aux motos et scooters électriques. Ce n'est pourtant pas encore le cas. Au premier semestre 2025, les immatriculations françaises de deux-roues électriques avaient encore reculé de 8,4 %, avec une demande davantage orientée vers l'occasion.
Le contraste avec l'automobile est frappant. Alors que l'électrique représente désormais près d'une voiture neuve sur trois, il peine toujours à s'imposer dans l'univers moto. Le prix d'achat, l'autonomie, l'offre réduite dans les cylindrées équivalentes aux motos routières et la disparition progressive de certaines aides expliquent en partie ce décalage.
Le scooter urbain constitue probablement le terrain sur lequel l'équation énergétique peut évoluer le plus rapidement : trajets courts, recharge à domicile ou au travail et consommation quotidienne facilement comparable avec celle d'une automobile.
Ce qui se passe actuellement en Australie ne signifie donc probablement pas que les automobilistes abandonnent leur voiture pour devenir motards. Le phénomène est beaucoup plus subtil. Lorsque le carburant devient cher, la voiture cesse progressivement d'être la réponse automatique à tous les déplacements.
Pour un ménage possédant deux automobiles, une moto ou un scooter peut remplacer le second véhicule. Pour celui qui conserve une voiture familiale, le deux-roues peut devenir le moyen de déplacement quotidien. Pour d'autres, la réponse sera une petite voiture électrique, un hybride, un véhicule d'occasion, un vélo électrique ou les transports collectifs.
La France semble parfaitement susceptible de connaître cette même fragmentation des usages. Elle part toutefois d'une situation différente : son marché moto a fortement reculé en 2025 tandis que son marché automobile s'électrifie désormais très rapidement.
La véritable question pour 2026 n'est donc peut-être pas de savoir si l'essence chère va « faire vendre des motos ». Elle est de savoir quelles motos elle fera vendre. Si les scooters, les 125 cc et les machines sobres progressent alors que les carburants restent sensiblement plus chers qu'en 2025, le signal deviendra beaucoup plus significatif. Cela indiquerait que le deux-roues recommence à être considéré non seulement comme un objet de passion, mais comme une réponse économique au coût croissant de la mobilité.
Et c'est peut-être là que l'expérience australienne devient réellement intéressante pour l'Europe : la prochaine croissance du marché moto ne viendra pas nécessairement de nouveaux passionnés, mais d'automobilistes qui commencent à calculer combien leur coûte chaque kilomètre.








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