Cette anglaise sexagénaire qui avait vingt ans d’avance technologique
Quasi-inconnue et pourtant charismatique, la Jensen FF inaugurait dès 1966 la transmission intégrale permanente et l’antiblocage de frein en série, bien avant l’Audi Quattro et l’ABS de Bosch. Une superbe GT de luxe à redécouvrir.

Vous connaissez les tracteurs Massey Ferguson ? Un des fondateurs de cette marque très réputée, Harry Ferguson, s’est intéressé dans l’automobile dans les années 50. Très préoccupé par la sécurité active, il s’est associé en 1950 à Tony Rolt et Fred Dixon, l’un ingénieur, l’autre pilote. Pourquoi ? Parce que ceux-ci planchaient sur une voiture à quatre roues motrices avec différentiel interpont et freins antiblocage.
Ferguson les a financés, ce qui a débouché sur plusieurs prototypes. Trop chers à produire, il n’ont pas intéressé de grand constructeur, même si Leyland a été approché. En 1960, Ferguson décède, mais Tony Rolt prend contact en 1962 un petit fabricant de voitures de luxe : Jensen. Les deux frères dirigeant la société sont séduits par le système Ferguson, et dès 1965, ils présentent la CV8 FF, leur grande GT à V8 Chrysler pour l'occasion dotée de la transmission intégrale ainsi que des freins qui ne bloquent pas. Un prototype très convaincant.

En 1966, Jensen se sert de la base de la CV8 pour créer son futur best-seller : le très charismatique break de chasse Interceptor. Ils en dérivent la FF, pour Ferguson Formula, qui récupère les quatre roues motrices et les freins spéciaux imaginés par Rolt et Dixon. En clair, il s’agit de la première voiture de série dotée d’une transmission intégrale permanente servant à la sécurité active et non à optimiser les capacités hors bitume. Par ailleurs, le différentiel central répartit le couple à 37 % sur l’avant et 67 % sur l’arrière, pour un comportement routier typé propulsion donc prévisible.

Surtout, ce différentiel dispose d’un blocage automatique, une autre première. Détectant les différences de rotation des roues avant et arrière, il sert aussi à l’antiblocage de freins Dunlop Maxaret, issu de l’aviation, une autre première sur une voiture de série. En clair, la Jensen FF annonce tout ce qui fera la renommée de l’Audi Quattro en 1981, voire 1984 quand elle reçoit le blocage automatique de différentiel. Avec près de vingt ans d’avance !

Puissante avec son V8 Chrysler de 330 ch, dotée d’une boîte automatique, et très luxueuse, elle roule à près de 220 km/h en toute sécurité. Evidemment, elle conserve une construction traditionnelle à châssis séparé, et à essieu arrière rigide suspendu par des lames, mais le tout suscite l’admiration de essayeurs. Aucune autre GT n’est capable de prestations dynamiques comparables surtout sur le mouillé ! Que ce soit en motricité ou en freinage, le rêve de Ferguson était réalisé.

Alors, tout allait-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas tout à fait. Le différentiel et l’arbre de transfert vers les roues avant, en plus d’empiéter sur le plancher passager, imposent d’étirer l’empattement d’une dizaine de cm, et surtout empêchent d’équiper la voiture d’un volant à gauche. En clair, cela interdit pratiquement le marché US à la FF, crucial pour ce type de grande GT luxueuse. De plus, l’installation de la transmission et des freins spéciaux gonflent le prix de 40 %... Cela rendait la Jensen FF aussi chère qu’une Rolls-Royce, plus lourde et moins rapide qu’une Interceptor normale, le tout pour des avantages sécuritaires qui, à l’époque, n’intéressent pas grand monde.

Autre inconvénient, le blocage de différentiel était du type tout ou rien, au lieu de se montrer progressif. Conséquence, malgré ses qualités, la FF ne vendra qu’à environ 320 unités jusqu’en 1971. Elle est alors retirée, et il faudra attendre l’avènement de l’AMC Eagle 4x4 en 1979 pour voir le retour d’une voiture de série non tout-terrain à transmission intégrale permanente. Elle récupère une évolution du différentiel Ferguson, désormais visqueux et progressif dans son blocage auto.
En tout cas, la FF montre comment à une époque, un petit spécialiste de la voiture de luxe pouvait se différencier par la technologie, au lieu de s'en tenir à faire comme les autres. A méditer quand on voit ce que produisent les spécialistes actuels de l'hypercar. Enfin, il semble certain la Jensen a inspiré une autre FF, badgée Ferrari...





Déposer un commentaire
Alerte de modération
Les données que vous renseignez dans ce formulaire sont traitées par GROUPE LA CENTRALE en qualité de responsable de traitement.
Les données obligatoires sont celles signalées par un astérisque dans ce formulaire.
Ces données sont utilisées à des fins de :
Vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement de ces données, d’un droit de limitation du traitement, d’un droit d’opposition, du droit à la portabilité de vos données et du droit d’introduite une réclamation auprès d’une autorité de contrôle (en France, la CNIL).
Pour en savoir plus sur le traitement de vos données : Politique de confidentialité
Alerte de modération