La voiture électrique a-t-elle vraiment passé un cap ?
La très forte croissance des ventes de voitures électriques nourrit l’idée selon laquelle un point de basculement aurait été atteint. Cette thèse repose sur des bases crédibles mais on ne peut passer par pertes et profits les éléments susceptibles de ralentir cette marche triomphale.

Le plus souvent, AAA-Data, l’organisme qui recense chaque mois les immatriculations, prend des pincettes pour interpréter les variations du marché automobile. Jouer les pythies n’est pas son genre. Une fois n’est pas coutume, la publication des statistiques du mois de juin a inspiré à Marie-Laure Nivot, analyste en chef d’AAA-Data, un constat tranché, voire définitif. Le doute, dit-elle, n’est plus permis : « avec une voiture sur trois, le marché a désormais franchi le point de bascule vers l’électrique ».
Depuis plusieurs mois, les statistiques sont éloquentes. Entre juin 2025 et juin 2026, les immatriculations de voitures électriques progressent de 94 %. Elles pèsent 30 % des ventes (dont 35 % pour les particuliers) et contribuent à réveiller le marché du neuf, en hausse de 11 %. Cette croissance concerne l’Europe élargie où les véhicules électriques s’octroient le quart des ventes. À peu près le niveau requis pour s’inscrire dans l’épure des normes européennes de 2035.
Plusieurs éléments apportent de l’eau au moulin de la thèse du point de non-retour. Contraints de respecter les normes CAFE qui leur imposent de respecter un plafond de CO2, les constructeurs doivent pousser leurs ventes. Ce qui explique l’arrivée de nouveaux véhicules électriques (Renault R5 et Twingo, Citroën ë-C3, Hyundai Inster) relativement plus accessibles comme la multiplication des prix cassés, comme chez Tesla.
Ce constat mais aussi les efforts de pédagogie et l’extension du réseau public de recharge ont fait entrer la voiture électrique dans une forme de normalité. Désormais, elle aiguise le goût pour la nouveauté et n’est plus autant perçue comme une bizarrerie percluse de contraintes ou un concept étranger à la sainte tradition automobile. Sans compter qu’il existe des réserves de croissance.
Dans les cartons, se préparent moult modèles futurs, le coût des batteries s’inscrit lentement mais sûrement à la baisse et la pression réglementaire exercée sur les flottes automobiles promet de stimuler progressivement la demande. Par ailleurs, l’installation sur le Vieux Continent d’unités de production de marques chinoises devrait avoir assez rapidement pour conséquence l’arrivée d’autres modèles bon marché. La voiture électrique, après avoir mis du temps à prendre de la vitesse, aurait donc décollé pour de bon.
Des fondations solides, vraiment?
Pas si vite. L’électromania actuelle repose aussi sur des facteurs loin d’être pérennes. D’abord, ce succès est très largement conditionné par la réglementation. Du bonus qui peut atteindre 5 700 euros aux largesses du leasing social en passant par la prime versée aux véhicules à batterie européenne, tout est fait pour inciter le passage à l’électrique. L’extension du malus imposé aux thermiques, hybrides inclus y contribue aussi.
Bigrement efficace, ce moteur va cependant devenir de plus en plus gourmand en finances publiques ce qui ne cadre pas vraiment avec le contexte présent. On se souvient de l’effondrement instantané du marché de l’électrique en Allemagne à la suite de la suspension des aides gouvernementales en 2023. À vrai dire, la vitesse acquise par la voiture électrique – comprendre : la protection des intérêts des groupes ayant massivement investi dans cette technologie – limite les risques d’une cure d’austérité qui ne profiterait qu’à la concurrence chinoise.
La diffusion de l’électromobilité sera également tributaire du comblement de l’écart de profitabilité entre modèles électriques et thermiques aujourd’hui sensiblement plus rentables. Dans le cas contraire, les convictions environnementales des constructeurs resteront sujettes à caution. Y compris parmi les groupes (BMW, Renault, Volkswagen) qui parviennent à surfer sur la tendance haussière de l’électrique pour grappiller des parts de marché.
Sur le plan politique, la montée des partis d’extrême droite et de la droite dure, ouvertement hostiles à la voiture électrique, n’ouvre pas de perspectives réjouissantes à ses promoteurs. De même, un changement d’ambiance géopolitique – dans le Golfe persique voire, sait-on jamais, en Russie – synonyme d’un étiage plus clément du prix du baril amènerait à regarder avec moins d’insistance du côté de la watture.
Pour que l’électrique suive sa trajectoire ascendante il faudra slalomer entre ces inconnues économiques, politiques et géopolitiques. Il faudrait aussi et surtout que les constructeurs automobiles écrivent de nouvelles histoires, surprennent le chaland. Bref, qu’ils donnent envie d’acheter leurs voitures.




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