Série d’été - J’ai roulé pendant deux ans en Renault 14 et je ne suis pas une poire (du moins en suis-je convaincu)
Toute l’année, les journalistes de Caradisiac jugent les nouveautés selon une grille de notation précise, qui leur permet d’établir des avis 100 % objectifs. Mais une voiture est aussi une question de coup de cœur, et l’on peut aussi s’attacher à un modèle en dépit de nombreux défauts (confort, habitabilité, fiabilité…). Cette série d’été permet aux membres de la rédaction de faire une déclaration d’amour à la voiture de leur choix, en toute mauvaise foi si besoin. Aujourd’hui, place à un retour en arrière de 25 ans, avec une auto très mal-aimée.

Aussi étrange que cela puisse paraître, il fut un temps ou les Parisiens étaient des automobilistes. Je l’étais et j’étais motorisé. Mais en ce temps lointain (les années 90), les habitants de la capitale savaient qu’il valait mieux ne pas être trop regardant sur les bosses d’un pare-chocs, les rayures d’une carrosserie et même d’un autoradio, s’il n’était pas extractible.
Bref, il valait mieux investir peu d’argent dans une guimbarde accessible, que des sommes folles dans une belle auto pas chère, surtout si elle devait dormir dehors.
La R14 ? Ça pousse
C’était mon cas, car vivant dans un immeuble ancien, j’avais certes le charme de l’Haussmannien, mais le désagrément d’être privé de parking sous mon immeuble. Tant pis, l’objet de mes rêves allait passer ses nuits le long d’un trottoir, car, oui, on pouvait jadis stationner dans Paris intra-muros sans trop de soucis.
Mais on peut se mettre en quête d’une voiture capable d’encaisser les désarrois de la ville, être peu chère donc, et néanmoins afficher un certain snobisme. Alors quoi de mieux que l’auto la plus décriée de la décennie passée, celle dont personne ne veut plus entendre parler : la poire, la Renault 14.
Je ne mis pas longtemps à en dégotter une qui affichait fièrement ses formes rondes, sa couleur bleue et ses stries noires sur son profil. Normal : c’était la version TS de 1983, l’une des dernières produites et qui, venait de passer dix ans aux mains d’un bon sexagénaire ancien ouvrier Renault de Flins qui en prenait un soin méticuleux, ne lâchant jamais sa nénette en s’en approchant. Elle n’avait effectué que 60 000 km en dix ans et il me la cédait à un vil prix avec un gros clin d’œil en me disant, « ça pousse ».

Pensez donc, l’engin de moins d’une tonne affichait fièrement ses 70 ch et sa pointe à 160 km/h. Me voilà donc reparti vers Paris tout fiérot, au volant d’une auto disposant, excusez du peu, de vitres électriques et d’une fermeture centralisée.
S’en sont suivies deux années de bonheur au volant de cette voiture confortable comme une auto française l’est souvent, et gagnée rapidement par la rouille comme les autos françaises l’étaient parfois. On m’appelait parfois « la poire » mais je regardais de très haut tous ces malheureux qui partaient s’engluer dans le métro, alors que j’étais seulement englué dans les embouteillages. Car oui, Paris était déjà bloqué.
La vie s’écoulait donc paisiblement pour ma 14 et moi, mais je sentais bien que nous nous enfermions dans un confort bourgeois. En clair, il nous manquait, à elle comme à moi, un zest de rébellion, un côté frondeur que la R14, même décalée, ne nous donnait pas.
C’est un voisin qui nous a sauvé la mise. Un type que je ne connaissais que pour le croiser de temps à autre chez le boulanger, à pied. Jusqu’au jour ou je le vis arriver, lui aussi, en R14. Mais elle n’était pas bleue. Son capot et ses portières étaient peints en noires et ses ailes en blanc. Exactement les mêmes couleurs que celles de la police nationale. Sauf qu’à la place du mot « police » inscrit en gros, de la portière avant à celle de l’arrière, mon voisin avait écrit « voleur », exactement dans la même typographie (la même « police » donc) que celle qu’utilisaient les forces de l’ordre.
Pied au plancher et plancher rouillé
Intrigué, à force de croiser cet équipage dans ma rue du XIe arrondissement, j’ai fini par lui parler, et de lui demander si son étonnant « covering » ne lui attirait pas quelques ennuis. « Bien sûr » m’a-t-il répondu. Et de m’expliquer que sa peinture n’étant pas interdite, les pandores qui l’arrêtaient plus souvent qu’à son tour, inspectaient son auto de fond en comble à chaque contrôle d’identité en cherchant un défaut susceptible de lui valoir un PV. Et de me confier, « au moins ça m’oblige à avoir une auto toujours nickel ». Et elle était comme neuve.
Je saluais ce voisin qui adorait visiblement se jeter dans la gueule du loup et m’en retournait à ma TS d’un bleu beaucoup plus civil. Elle a fini par me trahir quelque temps plus tard, en raison d’une corrosion du plancher qui me permettait, alors que ce n’est pas vraiment indispensable, d’admirer la route, qui défilait juste sous mes pieds.








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