"9 litres de moins sur mon Paris-Angers, quasiment 50 balles sur l’aller-retour": vis ma vie à 110 km/h
Pour beaucoup d’automobilistes, le 110 km/h sur autoroute est devenu la norme. Pour économiser le carburant bien sûr, mais peut-être découvriront-ils d’autres charmes à cette allure…

Je m’étais juré de ne jamais revenir sur le sujet, tant vos réactions avaient été virulentes.
Et puis je constate que depuis le printemps dernier, je ne suis plus tout seul entre deux camions, sur la voie de droite. Une bonne partie des conducteurs s’est comme moi calé à 110-115 km/h, vitesse qui n’était jusqu’alors pratiquée, outre ma pomme, que par des voitures électriques et par quelques véhicules vétustes, soit par leur carrosserie, soit par leur conducteur.
Car bien sûr, le motif de ce grand ralentissement est d’économiser 20 à 25 % de carburant comme l’avait démontré en 2020 le test de Caradisiac avec deux Mégane diesel.
Si vous n’y croyez pas, faites le test en remettant à zéro votre indicateur de consommation moyenne avant de parcourir une vingtaine de kilomètres, à chacune des deux allures. Vous constaterez 1 à 1,5 l/100 km d’écart tout simplement parce que, comme la violence d’une collision, la résistance aérodynamique croit de façon exponentielle avec la vitesse. Autrement dit, ceux qui ont choisi de rouler 20 km/h moins vite sur autoroute annulent la flambée du budget carburant de leurs longs trajets.
110 km/h : « un bilan socio-économique négatif »?
Mon propos n’est pas de prêcher pour la paroisse de l’abaissement de la limitation de vitesse sur autoroute. Je n’y crois pas un instant et même, si je ne le redoute pas, je ne la souhaite pas pour autant. D’ailleurs, n’ayez aucune crainte : l’État échaudé par le fiasco du 80 km/h n’a aucun projet en ce sens.
Et encore moins en cette période de panade économico-budgétaire car, d’après une étude commandée par le ministère de la transition écologique et solidaire en 2018, une telle mesure aurait « un bilan socio-économique très négatif, de l’ordre de 550 millions d’euros, dû à la perte de temps occasionnée (1,15 milliards d’euros) qui n’est pas compensée par les gains en accidentalité (150 millions) et les économies de carburant (360 millions) »
Notons au passage que cette dernière économie n’en est pas du tout une pour les finances de l’État…L’étude relève également le risque d’un report d’une partie du trafic vers les nationales et départementales, plus accidentogènes.

Je suppose que l’auteur de ce rapport n’a pas pris la peine de sortir vérifier dans la vie réelle ces très théoriques assertions. Moi oui, à presque chaque trajet autoroutier et permettez- moi de les démonter.
- La « perte de temps » invoquée est théorique. Dans un trafic fluide, quand je compare l’heure d’arrivée prévue par le GPS avec celle effective après avoir roulé à 110 km/h au lieu de 130, le retard ne correspond jamais aux mathématiques huit minutes et trente-neuf secondes aux 100 km. Il est rarement supérieur à 4 minutes aux 100, ce qui donne 15 à 20 minutes sur un Paris-Lyon et autour de dix sur un Paris Lille. Cela à cause des travaux, des camions qui déboitent à 85 km/h sur la voie de gauche pour en dépasser un autre qui tape le 83 km/h, des pépins au péage, tous événements qui grèvent plus lourdement la moyenne des adeptes du 130 km/h que de ceux du 110. Sans parler, sur long trajet, du plein dont je me dispense parfois (et très souvent à moto) en roulant à 110.
- La crainte d’un report du trafic sur le réseau secondaire n’est pas fondée. Hormis quand il y a une rare alternative qui abonde de portions 4 voies et de rocades de contournements, zapper l’autoroute, même pour qui roule à 110, double plus ou moins le temps de trajet. Refuser de perdre quatre ou cinq minutes aux cent kilomètres ne justifie pas d’en perdre 40 ou 50 de plus. Le seul intérêt d’opter pour les départementales, c’est de diminuer considérablement sa consommation (- 50 % avec une hybride ou une électrique vs l’autoroute), de s’éviter le péage, de voir du paysage et des patelins et de se faire plaisir en conduisant à 80 km/h.
On ne s’endort pas moins au volant en Allemagne
Et au risque d’en énerver certains, je réfute l’argument selon lequel on s’endormirait plus facilement à 110 qu’à 130. Les Bretons qui n’ont pas la moindre portion à cette vitesse ne s’endorment pas plus au volant que les Picards ou les Normands. On ne pique pas moins du nez en Allemagne où la majeure partie du réseau est à vitesse libre qu’en France. Ni plus en Grande Bretagne ou le 70 mph (113 km/h) est de rigueur sur la majeure partie du réseau.
La vitesse est certes une mesure physique précise, mais aussi une sensation relative. En reprenant le volant ou le guidon après une longue randonnée, il faut se forcer à atteindre la limitation de vitesse, à ne pas lambiner à 50 ou 60 km/h : le cerveau s’est accoutumé au rythme de la marche.
Idem pour respecter le 110 après avoir longtemps roulé à 130, la sensation de « se trainer » est désagréable. Mais le cerveau s’accoutume et cette vitesse devient vite « normale ».
De la veille à l’extinction.
On ne s’assoupit pas plus à 110 qu’à 130, c’est même le contraire. D’abord car le bruit est un facteur majeur de fatigue nerveuse et qu’il y en a beaucoup plus à 130. Avec en prime, plus la vitesse est grande, une sorte d’hypnose, d’état de semi-conscience que provoque le défilement du bitume.
Ensuite parce que rouler 20 km/h moins vite implique une conduite bien plus active : tenir sa droite, dépasser les véhicules plus lents sans gêner les plus rapides en estimant les vitesses de rapprochement impose une gymnastique mentale permanente qui éloigne l’assoupissement.
Et permet - ou impose - de temps à autre de charmantes – et légales – revigorantes accélérations, raison pour laquelle je ne milite pas pour un abaissement obligatoire de la limitation : j’y perdrais une grande partie de l’intérêt de « mon » 110.
On peut aussi pratiquer cette conduite active à 130 km/h, mais je constate qu’à cette allure, l’immense majorité des conducteurs se cale sur la voie de gauche ou du milieu et n’en bougent plus, façon de conduire que je trouve parfaitement abrutissante car le cerveau, très peu stimulé, passe fatalement de la veille à l’extinction.
En conclusion, je me demande si cette grande réduction volontaire de la vitesse autoroutière survivrait à la baisse du prix des carburants. Je parie que non, mais je n’en suis pas certain : la semaine dernière, soit six ans après mon premier article sur le 110 km/h, un ami proche qui se plaint sans cesse de la consommation effroyable de son vieux monospace et auquel je rabâche depuis des années de lever le pied me lâche « dis donc tu as raison, neuf litres de moins sur mon Paris-Angers, quasiment 50 balles sur l’aller-retour ! ». Il faut parfois secouer la machine pour entendre la pièce tomber…



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