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Prix du carburant: faut-il aider TOUS les automobilistes?

Dans Economie / Politique / Politique

Jean Savary

Pour une bonne partie des automobilistes, la situation actuelle à la pompe est intenable et une solution devient urgente. Mais faut-il TOUS les aider en rabotant les taxes ? 

Prix du carburant: faut-il aider TOUS les automobilistes?
Raboter les taxes pour faire baisser les prix à la pompe? Pas si simple, hélas! PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Des autoroutes anormalement fluides, pas grand monde dans les stations-services, quasiment pas de queue aux péages, mais interminables devant les stations Total, du moins, celles qui ne sont pas à sec. Et le week-end, des routes de campagne comme désertées.  Combien de papy-mamy n’embrassent plus leurs petits-enfants, combien de gamins ne vont plus au foot, combien d’amis renoncent à se rencontrer ? 
Comme un nouveau confinement, non plus sanitaire mais économique. Dix-sept millions de français seraient concernés par un nouveau mal : la « précarité mobilité », terme stupidement précis car quand le plein du réservoir n’est plus assuré, celui du frigo ne l’est pas d’avantage. 
Il faut faire quelque chose, mais quoi ? Tronçonner les taxes comme le demandent tous les partis qui ne sont pas au gouvernement mais aspirent à être du prochain ? 

D’abord, un rappel : l’État ne profite pas de la situation. L’essentiel de la fiscalité sur le carburant consiste en l’accise (anciennement TIPP puis TICPE) dont la part est fixe quel que soit le prix du produit raffiné :  69 ct sur l’essence et 60 ct sur le gazole.

Quant à la TVA de 20 %, son apport croit certes avec le prix, mais cette augmentation est compensée par la baisse de la consommation d’essence et de gazole, en chute de 20 % depuis le début de la crise et de 30 % ces dernières semaines. Depuis le blocage d’Ormuz, Bercy affirme avoir perdu un peu plus de 400 millions de recette.

Ma prime rénov’ ou ma baisse du gazole ?

Reste la « taxe » CEE (certificat d’économie d’énergie) qui pèse en moyenne 17 centimes par litre en 2026 selon l’UFIP (11 ct en 2025) et ne fait que transiter dans les caisses publiques. Sauf décret forçant la main des pétroliers, la suspendre ne garantirait pas immédiatement un gain équivalent à la pompe car la mécanique complexe et à forte inertie du CEE fonctionne par répercussions, échanges de quotas et autres subtilités comptables. Et les centaines de millions qu’elle brasse manqueraient à la subvention de la rénovation thermique, aux aides à l’électrification des industries, sans parler du leasing social. On ne peut pas vouloir à la fois Ma prime rénov ‘ et ma baisse du gazole.

Des profiteurs, il y en a, ce sont les raffineurs qui ont considérablement augmenté leur marge, multipliée par sept concernant Total, mais presque à leur corps défendant : l’Europe manquant moins de pétrole que de produits raffinés, le cours de ces derniers a bondi sur tous les marchés et la marge brute de Total a été multipliée par sept. Qu’y peut l’État ? La France a perdu les trois quarts de ses raffineries depuis les années 70 et importe désormais 50 % de son gazole, lequel pèse encore 70 % du carburant routier et pourrait bientôt manquer. D’où ses tarifs…
Bercy pourrait bien taxer les superprofits de Total –pas ceux de Shell, BP, Exxon…- mais alors, adieu les prix plafonnés, volontairement rappelons le, que la multinationale ne pratique… qu’en France.

D’abord, sauver la consommation ?

Il y a quelques années, un test Caradisiac avait montré que 110 km/h au lieu de 130 permettait de baisser de 25% la consommation sur autoroute. Trop lent pour vous? 120 km/h, c'est déjà 15% de gagnés!
Il y a quelques années, un test Caradisiac avait montré que 110 km/h au lieu de 130 permettait de baisser de 25% la consommation sur autoroute. Trop lent pour vous? 120 km/h, c'est déjà 15% de gagnés!

Bref, on en revient toujours à ces taxes maudites, seul levier que possède l’État, sauf à faire sauter la Légion sur Bab el Manded et envoyer le Charles de Gaulle déboucher le détroit d’Ormuz. Ce qui n’est pas au programme des militaires envoyés en Arabie Saoudite…

Le meilleur argument pour les abaisser n’est pas seulement social, mais aussi économique : le débordement des prix à la pompe nuit à l’activité, au commerce, au transport… Conséquemment, la dépense que le gouvernement s’épargne en refusant – à l’heure où j’écris ces lignes – de détaxer est peut-être plus que compensée par le manque des recettes de TVA et d’impôt du moteur de l’économie française : la consommation. Sans parler des faillites et du chômage dans les transports, le bâtiment, la restauration, l’agriculture… Mais faut-il abaisser définitivement la TVA de nos pleins de 20 à 5 % comme le propose Marine Le Pen ?

Tentant, mais n’oublions pas que ces taxes, d’une certaine manière, nous protègent. Vous allez bondir, mais si notre budget carburant a enflé (de 45 % pour le gazole et de 25 % pour l’essence) il a explosé aux Etats-Unis : de 58 % sur le gazole et de 72 % sur l’essence. Peu taxée, la benzine yankee subit bien plus violemment les yoyos du baril.

Et il ne faut pas relativiser le calvaire des Américains en évoquant des prix habituellement plus bas, autour de 0,80 $ le litre avant la crise. C’est parce que son carburant est bon marché que la berline US moyenne en boit 10 à 12 litres aux cent, le double des nôtres, voire 12 à 18 l/100 pour les gros SUV et pick-up devenus hégémoniques là-bas. Or l’automobiliste américain a organisé son habitat et sa vie en fonction de ce faible coût relativement à son pouvoir d’achat ; il parcourt en moyenne 22 000 km/an, soit quasiment deux fois plus que nous. 

Le jet d’eau ou l’arrosoir automatique ?

Et puis, réduire les taxes, cette cartouche a déjà été tirée et le chargeur est vide. En 2022, quand la Russie attaquait l’Ukraine et que les prix flambaient, la ristourne sur les carburants a couté à l’État huit milliards d’euros pour cette seule année. Entre 2021 et 2024, la facture du bouclier énergétique (fioul, gaz, électricité) s’est montée à 26 milliards.

J’en ai profité, vous aussi sans doute, mais cette manne, ajoutée à celle des centaines de milliards dispensée pendant et après le Covid, a creusé nos déficits et gonflé notre dette au point qu’aujourd’hui, la perspective de « cramer » encore 1 à 1,5 milliard par mois – jusqu’à quand, personne ne le sait - en nous accordant 30 centimes de réduction fait tousser Bercy, comme notre président qui jeudi soir n’y voyait qu’une toute dernière extrémité.

Que l’on me jette le premier jerrycan, mais je comprends que nos ministres préfèrent la précision du jet d’eau à l’arrosoir automatique : des aides ciblées plutôt que la réduction des taxes pour tous.

Certes, cette aide de 100 € ne suffit pas à éponger l’ardoise des très gros rouleurs pour lesquels elle devrait être au moins doublée. Certes, elle a aussi encore, à l’heure où j’écris ce billet, des trous dans la calculette (taxis, auto-écoles, ambulances, transport …) mais élargie depuis mardi, par des critères de revenus moins stricts, à 5,5 millions d’’automobilistes elle a le mérite de les soulager un peu là où ça fait mal.

Et surtout celui de ne coûter, si tous les concernés la réclament, à peine plus de 500 millions d’euros. S’il faut la doubler ou la tripler, on dépassera à peine le milliard ou le milliard et demi ; l’État en a encore les moyens.

Et puis, au nom de quoi alléger le ticket du million et demi d’automobilistes qui bénéficient d’une voiture de fonction et le plus souvent d’un carburant payé par l’entreprise ? Ou l’ardoise du petit rouleur, ou de l’automobiliste aisé, bref de tous ceux qui ne souffrent pas trop de payer deux ou trois euros de plus aux 100 km ? 

De petits SUV peu gourmands ?

J’arrête là l’édito économico-compassionnel, passons au billet d’humeur vachard. Quand je vois sur les chaines d’info ou aux JT, des automobilistes d’allure prospère faire le plein de gros SUV à 40 ou 50 000 € en chougnant que l’État ne fait rien pour eux, j’ai du mal à compatir et même, je ricane. En 2026, en France cette année, 52,5 % des voitures neuves sont des SUV. 
Et qu’on ne me raconte pas que la grande majorité sont de petits crossovers peu gourmands. En 2013, année du gazole à 1,36 et du SP 95 à 1,50 €/l, les acheteurs du premier Renault Captur se tamponnaient de savoir qu’ils auraient consommé 1 à 1,5 l/100 km de moins en choisissant le break Clio Estate, tout aussi habitable voire d’avantage, mais plus léger et aérodynamique. 

La Clio Estate consommait moins que son homologue le Captur...
La Clio Estate consommait moins que son homologue le Captur...
...et c'est pourtant lui qui a largement gagné la partie. Cette SUV-isation du marché s'accompagne de consommations systématiquement accrues.
...et c'est pourtant lui qui a largement gagné la partie. Cette SUV-isation du marché s'accompagne de consommations systématiquement accrues.

Cette jolie Clio rallongée n’a pas survécu à l’énorme succès du Captur, comme des palanquées d’autres breaks et berlines tués par le gout immodéré des français - des européens en fait - pour des voitures qui consomment 10 à 20 % de trop afin de remonter leurs calandres à hauteur de hanche et nos postérieurs 10 ou 15 cm plus haut que celui des péquenauds en berline. A l’échelle de la planète, cette manie de la voiture-parpaing a, selon AIEA, annulé tous les gains de consommation permis par les progrès des moteurs et l’essor de la voiture électrique.

J’en ai une autre : selon un sondage Elabe/BFM de mercredi, 70 % des Français estiment que les mesures d’aide sur le carburant annoncées la veille sont insuffisantes. C’est à peu près la même majorité massive qui dans d’autres sondages, il y a quelques années, s’affirmait hostile à l’abaissement de 130 à 110 km/h de la limitation sur tout le réseau autoroutier, qui aurait pour mérite d’y diminuer de 20 à 25 % la consommation et partant, les émissions de CO2.

C’était au temps du gazole à 1,50 ou 1,60 €. Maintenant qu’il s’affiche à 2,40 ou 2,80 €, on ne voit plus grand monde rouler à 130 – les conducteurs de voitures de fonction ? -  et le dimanche, quand il n’y a pas de camions, tenir le 110 km/h de croisière n’a plus rien de compliqué : on est dans le flot. A se demander si ce grand ralentissement ne va pas couter, en plus du reste, quelques centaines de million au milliard que rapportent habituellement les radars automatiques. Ah, misère…

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