Trois jours que le drame s’est déroulé. Trois jours que l’indicible s’est produit : 43 morts dans une collision entre un autocar et un camion sur une petite route de Gironde. Alors, comme d’habitude, comme à chaque catastrophe, les proches cherchent des coupables. Réflexe on ne peut plus humain, réflexe du bouc émissaire que les philosophes comme les psys connaissent parfaitement. C’est bien pratique un coupable : il permet de mieux faire son deuil en nommant la personne ou la cause du malheur. Même si cette personne, ou cette cause, est totalement innocente. Car les personnes touchées par une telle horreur ont besoin de transférer leur chagrin. Alors on cherche les responsabilités. Parfois on en trouve. D’autre fois on n’y parvient pas. Souvent parce qu’il n’y en a pas. Parce que le hasard, la fatalité, les monstrueuses coïncidences existent, même si on ne les accepte pas.


La faute à la route ?

Certes, ce matin-là, le chauffeur du poids lourd a pu louper son virage, et sa lourde remorque vide s’est peut-être mise en crabe. Mais il est décédé dans la catastrophe, avec son fils. Alors il faut un autre coupable. La route, sinueuse, le virage, prononcé, voilà qui pourrait bien faire l’affaire. Elle est parfaite dans le rôle du méchant, cette petite D17 qui serpente entre les vignes et les sous-bois : une chaussée mortelle idéale.

Jean-Louis Gleize, le président du Conseil départemental a beau aligner les chiffres, expliquer que la chaussée a été refaite en 2011, que tous les panneaux et le marquage au sol étaient nickel, le doute est installé. Parce que c’est un politique, et que l’on ne croit plus les politiques, parce qu’il se défausse sur ses chiffres, pour n’être accusé de rien, puisqu’il est responsable de l’entretien des routes de son département.


Interdire les virages et les arbres...

Sauf que, même en supposant que l’élu ait légèrement embelli les faits, on fait quoi ? On condamne la D17, on la ferme aux poids lourds, aux autocars ? Des petites routes sinueuses, il y en a des milliers en France. Des chaussées bordées d’arbres, il y en a tout autant. En automne, en plus, ces fourbes perdent leurs feuilles. Alors coupons-les, relançons la vieille bagarre entre les sauveteurs de platanes et leurs arracheurs. Et, surtout transformons les routes escarpées en ligne droite.

Ou alors on ne change rien. On laisse les petits tracés bucoliques en l’état. Car si la recherche du coupable idéal est compréhensible pour un individu dévasté de chagrin, elle ne saurait tenir lieu de politique pour une société entière. Mais demander à un homme politique de ne rien faire est illusoire à une époque où c’est justement ce qu’on lui reproche.

Alors le législateur va légiférer. Le virage de la D17 va être supprimé à grands frais. On va réclamer d’autres aménagements pour d’autres routes jugées dangereuses, comme l’association 40 millions d’automobilistes le fait souvent. Son délégué général Pierre Chasseray va faire le tour des médias pour expliquer que c’est comme cela que l’on sauvera des vies, mais certainement pas en roulant moins vite, et de manière adaptée à nos routes. Et le fait qu’il soit l’ancien directeur de cabinet du Républicain Philippe Douste-Blazy et que les élections approchent n’a strictement rien à voir.

De l’autre côté de l’échiquier, le Vert Noël Mamère n’a même pas attendu que les flammes de l’autocar soient éteintes pour fustiger le danger des bus de la loi Macron. La polémique va reprendre ses droits, dans le tumulte et le n’importe quoi. Et tous prétexteront qu’ils souhaitent venir en aide aux proches des victimes. Alors que le silence serait le meilleur moyen de les soutenir dans l’épreuve.