Anciens pilotes, journalistes : ils ont livré en exclusivité à Caradisiac un souvenir marquant de Jean-Pierre Beltoise, décédé le 5 janvier après avoir subi deux accidents vasculaires cérébraux. Où l'on découvre que le grand pilote, aussi féroce en piste qu'il savait se montrer attentif aux autres dans la vie, était également un véritable sorcier qui « sentait » la mécanique comme nul autre. Bref, un champion.


Henri Pescarolo

Ancien pilote (F1, endurance), ami et coéquipier de Jean-Pierre Beltoise

« Dès qu'il abaissait sa visière, il devenait un vrai tueur… »


Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

On a fait toute notre carrière ensemble, il m’est donc difficile de ne ressortir qu’une anecdote… Quand Jean-Luc Lagardère a créé Matra Sports en 1965, j’avais été l’un des premiers pilotes à avoir été contactés, à l’essai. Et l’on a vu arriver Jean-Pierre, parfait inconnu, un quasi-infirme qui sortait de l’hôpital avec son bras à l’articulation bloquée. On a vite compris toute la valeur du bonhomme… Rendez-vous compte que malgré son handicap, il parvenait à tirer la quintessence de voitures à boîte manuelle, sans direction assistée, lourdes, physiques, fatigantes. Il a tout fait d’une seule main ou presque, sans jamais se plaindre de cette faiblesse physique pour expliquer un éventuel manque de performances. C’était un modèle, l’un des plus grands pilotes que la France ait connu. En 1970, nous étions tous les deux pilotes officiels Matra, et Jean-Pierre était alors toujours plus rapide que moi. Je me souviens du GP de Belgique où il pleuvait, et Jean-Pierre détestait ces conditions difficiles et dangereuses, surtout sur un circuit aussi rapide. Moi, au contraire, j’adorais ça. Il m’a donc dit avant la course : fonce et oublie-moi, je ne ferai rien de bien aujourd’hui, ce sont des conditions pour toi ! En fait, il ne m’a pas lâché de toute la course, je l’ai eu tout le temps dans les rétros. C’était plus fort que lui : dès qu’il enfilait son casque et abaissait sa visière, il devenait un vrai tueur !

Les 4 pilotes sur la photo : Henri Pescarolo, Johnny Servoz-Gavin, Jean-Pierre Beltoise, Jackie Stewart

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent


Paul Belmondo

Comédien, journaliste, ex-pilote de F1

« Toute la famille était devant la télé pour sa victoire à Monaco ! »


Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Je n’avais que neuf ans, mais je me souviens très bien de sa victoire à Monaco en 1972, un grand moment que nous avons partagé avec toute la famille, réunie devant la télévision, à Londres. Dix ans plus tard, je l’ai rencontré au Paul Ricard, à l’occasion du tournage de la publicité « Marlboro cherche pilotes ». J’étais enfin face à lui, et j’avoue que j’étais impressionné. Je l’ai croisé ensuite à plusieurs reprises sur les circuits, notamment quand il courait en Production avec sa Peugeot 505. Je l’appréciais. En plus, il avait les mêmes initiales et le même surnom que mon père. C’est une triste nouvelle, et une grande perte pour le sport automobile français.

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent


Jean-Louis Moncet

Journaliste à Auto Plus, « pape » de la Formule 1 (Canal+, TF1…)

« La blessure Ligier… »


Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Cela remonte à 1975. Matra avait stoppé la compétition en endurance et, Jean-Pierre, dont le contrat avec l’écurie BRM avait pris fin au terme de la saison 1974, avait déployé toute l’énergie possible pour accompagner le passage des membres de cette équipe Matra en Formule 1 (elle fournira les moteurs à l’écurie Ligier de 1976 à 1978). C’est Jean-Pierre qui était allé voir la Seita, et qui avait fait le pont entre tous les protagonistes pour que le projet voie le jour. Seulement voilà, à l’époque, le pilote français qui avait alors le vent en poupe, avec d’excellents résultats sportifs, était Jacques Laffite. Et au tout dernier moment, c’est lui qui a été préféré à Jean-Pierre par Guy Ligier et Jean-Pierre Ducarouge. Jean-Pierre en a beaucoup souffert, et même des années plus tard, il employait encore à leur sujet des termes que je me garderai bien de vous répéter !

Autre anecdote : au début des années 90, quand il a appris que j’allais commenter la F1 à la télévision, il m’a simplement dit : « ne nous assomme pas avec ton savoir, et évite les digressions. Commente les images, et rien que les images. C’est ça le sport auto. » Je me suis toujours efforcé de suivre ses conseils.



Johnny Rives

Ancien journaliste à L'Equipe, ami très proche de Jean-Pierre Beltoise

« Son maître-mot : concentration »

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

« C’était au Tour de France 1970, où Matra avait engagé deux voitures. La première était conduite par Jean-Pierre Beltoise, avec Jean-Jean (Todt, NDLR) comme copilote, et la seconde par Henri Pescarolo, avec moi à ses côtés. Les voitures avaient connu quelques soucis techniques depuis le début de la course, notamment une fuite de liquide de refroidissement pour la nôtre, et une segmentation défaillante pour celle de Jean-Pierre. Sa voiture fumait d’un côté, et les motoristes qui s’étaient penchés sur la question en avaient déduit qu’un segment avait rendu l’âme, avalé par le moteur et recraché par les autres cylindres. Plus la voiture roulait et plus elle fumait, mais elle continuait d’avancer. Vient l’épreuve de course de côte du Mont-Dore. Avec Henri, nous nous levions toujours un peu plus tôt que Jean-Pierre, qui préférait gratter quelques minutes de sommeil supplémentaires. Au petit matin, nous arrivons sur le parking et constatons que tous les mécanos sont penchés sur sa voiture et se trouvent dans l’incapacité totale de lancer le V12. Et si le moteur ne démarrait pas, c’était l’abandon, ce qui était inconcevable alors même qu’il fallait que Jean-Pierre remporte l’épreuve ! Celui-ci nous rejoint alors sur le parking, un peu à la bourre, constate le problème et s’écrie « Poussez-vous bande de cons ! » Inutile de dire que personne ne bronche, d’autant que le personnage, avec le charisme qui était le sien, savait se faire respecter.

Le silence se fait quand Jean-Pierre s’installe, accroche les deux mains au volant contre lequel il appuie ensuite son front. Puis il se redresse lentement et met le doigt sur le bouton du démarreur, tout en jouant de l'accélérateur afin de trouver la bonne position pour les guillotines du système d’admission. Le capot était ouvert, et l’on pouvait voir celles-ci bouger, actionnées millimètre par millimètre par Jean-Pierre. On osait à peine respirer. Il faut savoir que son maître-mot, sa vie durant, aura été « concentration ». Il avait une faculté extraordinaire à se focaliser sur un problème en vue de le régler, et l’on en aura eu une illustration éclatante ce matin-là. Et le moteur grogne, grogne, tandis que lui continue de jouer avec l’accélérateur, avec une extrême minutie, en fonction du bruit. Cela dure plusieurs secondes qui paraissent une éternité, mais toujours rien... Puis on entend un premier « plouf », suivi de deux explosions, puis un autre plouf… et le moteur se met en route ! Élimination évitée ! Aucun autre pilote n’aurait été capable d’accomplir une telle prouesse. Le génie de Jean-Pierre, outre celui de pilotage, était de tout comprendre sur une voiture. C’est ce qui l’a sauvé ce jour-là, et lui a permis de remporter l’épreuve… »

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent



Thierry Soave

Journaliste, pilote amateur (et éclairé), ex-directeur de la rédaction d’Auto Plus, fondateur du magazine Car Life

 « Un styliste du volant ! »


Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

C’était en 1989, je courais la Coupe Peugeot 309, ma première saison de course automobile. Les voitures, des tractions avant turbo, développaient autour de 200 ch pour 700 kg, et il fallait de la finesse pour en tirer le meilleur. Une finesse qui faisait souvent défaut aux ex-pilotes de F1 qui se succédaient comme invités à chaque course, car eux étaient habitués à des voitures bien plus puissantes qu'ils conduisaient souvent en force. Du coup, les Jean-Pierre Jarier, Ivan Capelli, Jean-Louis Schlesser ou John Watson étaient systématiquement largués. Puis est arrivée l'épreuve de Croix-en-Ternois, avec Jean-Pierre Beltoise comme invité d’honneur.

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Lui, il savait tout conduire et avait fini parmi les premiers. Je me souviens qu'il m’a doublé à un endroit où il était impossible de doubler. Sauf pour lui, manifestement ! Il avait un style coulé qui faisait merveille avec ces voitures atypiques. Il y avait son talent naturel, mais aussi sa paralysie du bras qui l’avait contraint à développer des techniques de conduite extrêmement fines, et qui explique en partie sa victoire à Monaco en 1972. C’était un grand styliste, comme Jim Clark !




Alain Bienvenu

Journaliste (notamment à Caradisiac…), spécialiste du sport automobile

« Il a préféré Matra à Ferrari »


Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Jean-Pierre est le premier pilote que j’ai interviewé quand j’ai démarré ma carrière de journaliste : c’était en 1976, à l’occasion de la première manche du championnat de France des voitures de tourisme. C’est à cette occasion que je suis passé du statut de fan à celui de journaliste. Mais avant cela, j’ai un souvenir précis des 24 heures du Mans 1971 quand, déjouant tous les pronostics, la Matra s’est retrouvée en deuxième position vers 5 heures du matin. Du coup, dans les tribunes, le public s’est débrouillé tant bien que mal pour confectionner des banderoles aux couleurs bleu blanc rouge qu’il agitait lors du passage de la voiture. En retour, au Tertre rouge, il nous gratifiait d’un appel de phares ou d’un signe de la main à chaque passage. C’était une communion totale entre le public, Matra et lui !

Je l’ai bien sûr souvent côtoyé durant ma carrière, et je me souviens d'une après-midi passée avec lui et Uderzo dans un restaurant parisien, où il nous avait fait de nombreuses confidences. Parmi celles-ci, le fait qu'il ait renoncé à un contrat chez Ferrari en 1968 pour se lancer dans l'aventure Matra ! "

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Eric Bhat

Thérapeute ayurvédique, ancien journaliste

« Une bête de presse ! »

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Jean-Pierre Beltoise était gourmand. Et gourmet. Il s’était envolé vers le Sénégal, à la mi-décembre 2014, en réglant un conséquent supplément bagages : ses valises contenaient du bon vin pour les réveillons, et plusieurs côtes de boeuf somptueuses, qu’il s’était procurées chez son frère traiteur. JPB partait à Dakar bras dessus, bras dessous avec sa ravissante épouse Jacqueline. Il aimait le jazz, la pétanque, les copains, la vie.

J’ai lu des tonnes d’hommages sur ses exploits sur deux puis quatre roues. Pescarolo a loué le pilote : « Un killer ! Il mettait très rapidement sa monoplace au point, il était extrêmement rapide, et commettait très peu d’erreurs. S’il ne s’était pas « pété le bras », il aurait été champion du monde très facilement. » Le journaliste Johnny Rives, son biographe, a salué celui qu’il considérait comme un frère. L’immense photographe-sculpteur Manou Zurini, a souligné le fort caractère de JPB : « Nous nous sommes liés d’amitié dès l’adolescence, il me plaisait car il ne reconnaissait aucune autorité : il suivait sa propre voie ! »

Tout ceci est très vrai. Mais je ne crois pas que quiconque ait salué la « bête de presse ». Beltoise, sa faconde, son charisme et sa grande gueule ont convaincu bien des journalistes, et il a multiplié les tribunes pour souligner ses points de vue. Déjà sur deux roues, il rédigeait dans Moto-Revue des billets provocateurs : « Ceux qui sont bons en petite cylindrée seront obligatoirement bons en grosses cylindrées. » Puis il raconta ses courses automobiles chez Matra dans l’Auto Journal, et rédigea des essais de voitures « de Monsieur tout le monde » dans Champion. Quand j’ai lancé Auto Plus puis Auto 30 jours, il m’a suivi illico, pour défendre une meilleure sécurité routière, notamment par une meilleure formation. JPB fut pratiquement un aussi bon plumitif qu’un grand pilote. Ses mots étaient jubilatoires.



Claude Barreau

Rédacteur en chef de Caradisiac

« Un véritable respect des autres »


J’étais jeune journaliste à Auto Plus et je m’occupais de la rubrique « sécurité routière », ce qui m’amena à faire la connaissance de Jean-Pierre Beltoise et par la suite à travailler souvent avec lui. « Conduire juste » avait été sa seconde vie et le circuit de Trappes le laboratoire d’essai d’Auto Plus en matière de sécurité routière. On y avait notamment organisé des tests de conduite sous l’emprise de l’alcool et Jean-Pierre voulait absolument faire partie des cobayes, shootés à la vodka dès le matin. Il voulait prouver que même dans ces conditions, sa méthode d’anticipation permettait de limiter les risques. Et il avait raison. Bref, quand il s’agissait de sécurité, rien ne l’arrêtait, et il était prêt à nous rejoindre au bout de la France dans un petit village pour inaugurer une sortie d’école qu’Auto Plus avait contribué à améliorer. Toujours avec sa bonne humeur et son entrain et surtout, le respect des autres.

A l’occasion d’un reportage, j’étais assis à côté de lui dans sa voiture. Un gendarme nous arrête parce que Jean-Pierre avait peut-être réinterprété à sa manière le code de la route. La vitre se baisse et première phrase de Jean-Pierre avec un grand sourire à l’adresse du jeune gendarme : « Quel âge as-tu ? ». Sa bienveillance, sa manière particulière et sans détour de s’intéresser à l’autre, la nécessité qu’il ressentait d’éduquer, sa volonté d’expliquer comment on peut éviter des accidents… même à un gendarme, s’est trouvé résumée dans cette apostrophe amusante.

Hommage à Jean-Pierre Beltoise - Henri, Johnny, Paul et les autres... se souviennent

Début des années 90. Jean-Pierre Beltoise sélectionnant des dessins d’enfants pour améliorer la sécurité. A ses côtés, Eric Bhat, Raymond Lévy, Henri Pescarolo, ainsi que, debout, Pierre Perret et Claude Barreau.