Il est encore possible de produire des vélos en France, mais pas pour tout le monde et c’est un problème !
Le 25 avril dernier, le président Macron a offert au Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis un vélo de route Axxome signé Origine, une marque française. Alors je me suis demandé s’il était possible de faire un vélo en France et pas uniquement une marque française. Oui, mais c’est compliqué.

Vous l’entendez partout. Le savoir-faire à la française (qui se résume à autre chose qu’à enfiler un béret, en tenant la baguette de pain d’un côté et en sirotant le ballon de Beaujolais Nouveau de l’autre) se perd. Le tout avant d’ajouter, avec un accent bien français : « On ne produit plus rien. » C’est faux, mais comme l’amour c’est compliqué.
Nous avons encore des choses ici. Et pour vous le prouver, je vous invite à un petit tour d’horizon, avec, en final, des pièces d’orfèvrerie, aussi rares qu’exclusives, qui vont vous flatter la rétine et titiller le palpitant.
Le cas du Moustache J : le travail dur ne paie pas assez

Commençons par Moustache. La marque de vélos électriques française a sorti en 2023 un vélo nommé J (comme l’agent des Men in black, mais sans aucun rapport). Derrière cette lettre, une tentative de fabriquer un cadre en France. Un cadre complexe, puisqu’ouvert, en une seule partie (sans soudure donc), et capable de loger une grosse batterie amovible. Un cahier des charges pour tromper l’ennui des ingénieurs français en mal de challenge.
Car oui, Moustache veut produire en France, plutôt qu’importer ses cadres de Taïwan, dont le niveau d’industrialisation est sans commune mesure, mais dont les prix ont récemment explosé.
Il s’ensuit fonderie, thermolaquage, aluminium moulé par gravité avec de gros renforts et l’un des cadres les plus robustes de l’industrie.
Seulement 1 000 km pour toutes les étapes (fonderie, usinage, peinture, assemblage, tout en France), contre 15 fois plus habituellement. Tout en s’appuyant exclusivement sur des fournisseurs français et italiens.

Santé ! Mais tout ceci a un coût : outre une production au compte-goutte, le Moustache J n’est pas donné. Comptez entre 5 200 et 6 000 euros pour le vélo qui mourra après vous (le cadre est garanti 10 ans) et offre un confort de tapis volant.

Malheureusement, ce projet pensé pendant l’explosion euphorique post-COVID a subi la baisse violente d’un marché tendu et d’une ambiance économique morose. La production des nouveaux modèles qui s’appuient sur ce cadre est donc retournée à Taïwan. En une poignée de mois, les équipes taïwanaises ont rendu le produit plus léger, plus résistant pour une production nettement moins onéreuse et plus rapide.
Ce n’est donc pas un souci de produire en France. C’est un souci de le faire en étant rentable.
D’ailleurs, ça nous amène à notre second exemple, Radior !
Radior : quand l’industrie en France n’était pas exclusive aux produits de niche

Retour en 1904. À Bourg-en-Bresse, un certain Joseph Chapolard fonde Radior et se lance dans à peu près tout ce qui se fabrique à l’époque : vélos, machines à écrire, machines à coudre, engins agricoles. En 1926, la marque attaque la moto et tape dans le mille avec la Radiorette, qui devient l’un des deux-roues les plus populaires de l’Hexagone. Plus de 250 000 vélos et motos sortiront de ses ateliers… avant que l’automobile ne vienne tout balayer. Radior met la clé sous la porte en 1955 et tombe dans l’oubli.
La preuve de deux choses : on pouvait produire en masse en France et être rentable et on ne peut lutter contre le progrès et l’avancée industrielle.
Mais en 2020, six industriels de l’Ain ont décidé de la sortir du cimetière pour concevoir des vélos fabriqués en France. Et par fabriquer, on ne parle pas d’un sticker bleu-blanc-rouge collé à l’arrache sur le tube diagonal. D’ailleurs, le premier modèle s’appelle le Phen’X, ce n’est pas innocent.
La marque soude aujourd’hui ses propres cadres en acier dans son usine, décroche l’Origine France Garantie à 90 % sur toute sa gamme, et garantit le cadre à vie. Moteur Valeo, boîte automatique Effigear, lauréate de France 2030, exposée à l’Élysée, offerte au roi du Danemark : pas mal pour une marque que plus personne ne pariait revoir rouler.
Et justement, le Colibri, son dernier modèle qui se veut plus abordable que le Phen’X vient soulever un autre problème.

Sur le papier, tout est nickel : moteur Yamaha assemblé en France, roues Mach 1 françaises, cadre en acier français, renvoi de chaîne français, selle italienne, éclairage Spanninga (Pays-Bas), freins Magura, transmission Enviolo (Pays-Bas). À part les pneus, tout est fait en France et en Europe.
Le prix de ce vélo à assistance plafonne à 2 990 euros, ce qui en fait un excellent rapport qualité-prix même face à des vélos produits à 100 % en Chine et offrant le même équipement.

Mais là, nous atteignons l’autre souci : la quantité ! Eh oui, seulement 100 exemplaires ont pu être lancés en production pour le moment. Il y en aura d’autres, mais il faudra passer par la case commande et faire preuve de patience.
Mais il y a encore plus fou. Pour ça, nous arrivons à la troisième et dernière partie : l’artisanat dans sa forme la plus intense et la plus exclusive.
L’association des artisans du cycle : quand l’art rencontre l’industrie
Ils étaient au fond du hall, lors du salon Vélo In Paris (pourquoi « In », aucune idée). Ce sont des artisans qui font des vélos sur mesure. Par mesure, ce ne sont pas simplement vos mensurations, mais également vos désirs, vos rêves, vos délires. Le degré de conception va loin et l’usinage de pièces spécifiques est quasi systématique.

Ils forment l’association des artisans du cycle.
C’est Julien Leyreloup, qui réalise les vélos Victoire qui s’en est venu me conter leur histoire.

Il en sort des vélos uniques, beaux, séduisants, inspirants, variés, fun, délirants, mais jamais absurdes. Chaque élément est une pièce d’orfèvrerie et vous vous retrouvez bêtement à observer un bouchon de valve, un pédalier ajouré ou une lampe déportée alimentée par une dynamo.

Le cadre qui ressemble à du bois est en réalité un mélange de carbone et de fibre de lin pour un poids total inférieur à 7 kg, soit autant qu’un S-Works.
Chaque élément provient d’autres artisans. « Comme ça, je sais où va l’argent »

Ce sont 1 100 vélos annuels produits par une centaine d’adhérents allant de l’artisan seul à la TPE, réunis pour être plus forts et plus visibles. Ils sont jeunes et pleins d’idées.
Un motard qui a laissé la compétition pour le vélo, faute de budget, et qui conçoit désormais des machines à pédales extrêmes, une designer qui a quitté le luxe, un ingénieur qui est libre de choisir ses défis.

Il faut une journée entière avec le client et environ un an d’attente pour la livraison. Ce sont des projets systématiquement uniques et des échanges permanents entre l’artisan en chef du projet et le client.
Ces jeunes ont une vision négative, non pas de la production industrielle, mais de celle qui usurpe le label « fabriqué en France ». Une situation qui rappelle la façon burlesque dont H.Moser & Cie avait critiqué le « Swiss Made » avec sa montre au boîtier fait de fromage suisse.
Mais une fois l’euphorie passée, je reviens à une réalité violente : malgré des prix de vente élevés pour un vélo, la rentabilité n’est pas là. Car ce prix, élevé (les vélos coûtent de 3 500 à 20 000 euros) n’englobe ni intermédiaire, ni marketing. Ces vélos sont vendus le prix qu’ils valent à la production, salaire de l’artisan inclus. Et ce salaire est insuffisant pour beaucoup d’entre eux.
Les convictions ont un prix et c’est peut-être ça le cœur du problème.
Produire en France coûte que coûte finit peut-être par coûter trop ?

Dans nos trois cas, les produits sont bien le reflet d’un savoir-faire local. Ils sont de qualité, désirables, différenciants, réussis. Mais ils s’accompagnent tous de problèmes.
Dans le premier cas, Moustache, c’est la quantité nécessaire dans le temps imparti. L’industriel est bloqué : soit il subit, soit il survit.
Dans le second cas, Radior, c’est le client, qui doit attendre pour un produit utilitaire, qui se retrouve bloqué. Il ira voir la production disponible.
Le troisième cas, l’artisanat, cumule les deux problèmes précédents.
Alors oui, il est possible de produire en France. Oui, les pièces sont réussies et encore dans le luxe, des maisons comme Hermès savent glorifier ce savoir-faire enviable. Justement parce que le luxe permet de s’affranchir de la production de masse et du manque de rentabilité.
Au fond, le vélo français raconte la même histoire que l’auto française. La R5 E-Tech ressuscite une icône, joue à fond la carte tricolore dans sa com', mais ses cellules de batterie viennent d’AESC, ses terres rares de Chine, et le moindre composant électronique a fait deux fois le tour du globe avant d’arriver à Douai. Personne ne s’en offusque, parce que personne n’imagine sérieusement faire autrement à 25 000 €.
Pour le vélo, c’est pareil. Moustache, Radior et les artisans prouvent qu’on sait encore faire. Mais entre savoir-faire et faire en série au prix d’un vélo Decathlon, il y a un gouffre que ni la fierté nationale, ni les discours politiques n’ont comblé. La France est devenue un pays de niche industrielle haut de gamme aux habitants dont le magasin préféré est Action.



Déposer un commentaire
Alerte de modération
Les données que vous renseignez dans ce formulaire sont traitées par GROUPE LA CENTRALE en qualité de responsable de traitement.
Les données obligatoires sont celles signalées par un astérisque dans ce formulaire.
Ces données sont utilisées à des fins de :
Vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement de ces données, d’un droit de limitation du traitement, d’un droit d’opposition, du droit à la portabilité de vos données et du droit d’introduite une réclamation auprès d’une autorité de contrôle (en France, la CNIL).
Pour en savoir plus sur le traitement de vos données : Politique de confidentialité
Alerte de modération