Ferrari Luce : pourquoi tant de haine ?
Il fallait s’y attendre. Le fait qu’un nouveau modèle fasse la une des médias généralistes, de France 2 à Inter, est suspect. Cette soudaine sollicitude pour l’automobile cache quelque chose… Surtout quand l’annonce ne porte pas sur un produit de grande diffusion, mais sur une voiture d’exception, inaccessible au plus grand nombre.

Contre toute attente, la Ferrari Luce intéresse, intrigue, interroge ; elle fait jaser dans les chaumières. Elle fait parler les professionnels de la profession qui, pertinents, ont remarqué qu’il s’agissait de la première Ferrari à motorisation cent pour cent électrique.
Par ailleurs, la Luce provoque une avalanche de commentaires au comptoir de ce nouveau café du commerce que sont les réseaux sociaux. Une nuée de critiques improvisés donnent un avis ; ils se permettent de porter un jugement définitif dès le premier regard jeté sur l’écran réducteur de leur iPhone. Ils tranchent, sanctionnent, condamnent ; ce sont les nouveaux leaders d’opinion anonymes « qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité », comme disait le regretté Umberto Ecco à propos des furieux de ces réseaux.
On se gardera bien de rejoindre la horde de détracteurs qui a d’emblée réglé le sort de la Ferrari Luce sans l’avoir vue « en vrai », sous tous les angles, dans son contexte, sur la route, en mouvement, à côté de ses contemporaines, sous diverses lumières, dans différents coloris.

Les coloris, parlons-en. Ce n’est pas par hasard si les responsables de la communication du Cavallino ont choisi de montrer la Luce dans une improbable livrée bleu layette lors de sa présentation à Rome pendant le week-end de la Pentecôte.
La Luce n’étant pas rouge le jour de sa révélation, ce n’est donc pas une Ferrari comme les autres, doit-on conclure. D’ailleurs est-ce encore une Ferrari ? Pas vraiment quand on découvre tout ce qui a été pensé pour la distinguer des modèles à motorisation thermique. À commencer par son style qui choque par sa navrante banalité. Et cela, un coup d’œil furtif suffit pour s’en convaincre. La ligne témoigne d’un manque consternant d’imagination. La face avant inexpressive, les courbures hésitantes et les surfaces sans modelé privent la Luce de panache.
Impossible d’identifier la Luce comme étant une Ferrari. C’est voulu. Il serait naïf et impudent de penser que ce parti pris n’était pas calculé et réfléchi. La direction de Ferrari a clairement voulu démarquer la Luce de la gamme conventionnelle et laisser à celle-ci son attractivité et son éclat. Contrairement aux modèles à moteur thermique, la Luce s’affiche désespérément rationnelle, dénuée de volupté, de charme et de caractère, aussi convenue que si elle avait été conçue par une IA.
Pour obtenir cet objet désincarné, le responsable habituel du design chez Ferrari, Flavio Manzoni, a été écarté. Le projet a été confié à un consultant extérieur, certes prestigieux, mais sans expérience dans le domaine de l’automobile. En l’occurrence, il s’agit de l’agence LoveFrom installée à San Francisco, fondée par Jon Ive et Marc Newson, deux stars du design nanties d’un enviable pedigree. Le premier a travaillé pour Apple à partir de 1992. Le second a fait une incursion dans le monde de l’automobile en 1999 pour dessiner l’insipide concept car « 021 » pour Ford.


Le choix de LoveFrom est délibéré. Personne n’ignore que les designers de produit d’aujourd’hui ne se sont jamais distingués en concevant une automobile car ils la considèrent comme un objet vulgaire, indigne de leur talent. Alors qu’une bouilloire ou un presse-agrume méritent la reconnaissance des institutions culturelles, il n’est pas question de présenter une Voisin ou une Isetta dans une exposition dédiée aux arts-appliqués ! Les interventions des « grands » designers sont rares et consternantes à l’image de la Volteis de Philippe Stark ou la Renault 4 de Mathieu Lehanneur.
Qu’on se le dise, la Luce est un pur produit de design industriel avec ce que cela suppose de fonctionnalisme et de froideur. Cependant, le pragmatisme ne présente pas que des inconvénients. La Luce bénéficie d’une plate-forme mécanique inédite où les quatre moteurs placés dans les roues ont permis d’éluder le capot et de créer un intéressant volume monolithique. En matière de style, la principale originalité revendiquée par ses créateurs serait constituée par la superstructure vitrée, or ce traitement a déjà été vu sur d’autres réalisations.

Il faut reconnaître que la silhouette stéréotypée de la Luce s’avère quand même plus moderne que celle de ses potentielles rivales, ventripotentes et démodées, que sont les Mercedes-Benz EQS, BMW iX, Audi Q9 ou Hongqi HS9. Dans cette catégorie des grandes routières volumiques, mesurant aux alentours de 5 mètres de long, seule la Porsche Cayenne Coupé Electric est en mesure d’inquiéter la Ferrari. Et ce, même en termes de puissance : non seulement l’Allemande a un profil remarquable, mais avec ses 850 kW (1 156 ch), elle supplante la Ferrai qui se contente de 772 kW (1 050 ch).
En tous les cas, une automobile qui déchaîne les passions et les contestations dans notre époque blasée ne peut pas laisser indifférent. Il suffit d’oublier l’écusson qui lui colle à la carrosserie.













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