Et si la politique de l’autruche était le mot d’ordre de l’industrie automobile depuis cinquante ans ?
De l’enfouissement d’un rapport stratégique de 1975 sur l’avenir de l’automobile, jusqu'au au virage manqué de l’électrique face à la Chine, pourtant signalé par nombre d’alertes, les décideurs politiques et industriels n’ont-ils pas constamment préféré le déni et les profits à court terme à une vision d’avenir ? Récit d’un demi-siècle d’avertissements ignorés dont l’économie occidentale paye aujourd’hui le prix fort.

L’archéologie a souvent du bon, même quand elle se contente d’exhumer des documents administratifs. Ainsi, le rapport que le ministère de l’industrie a commandé à ses services en 1975 sur l’avenir de l’automobile illustre, s’il en était encore besoin, une règle qui a toujours cours : l’enfouissement au plus profond des rapports officiels, et leur non-application, même quand leurs conclusions sont justes.
Cette année-là, le ministre de l’industrie de l’époque, Michel d’Ornano a commandé l’un de ces rapports qui a été retrouvé ces jours-ci par la formidable série d’été des Échos qui a fouillé dans les archives du journal.
Les concurrents japonais et américains ?
À l’époque de la mise en chantier de cette étude, le temps était venu, deux ans après le choc pétrolier, de s’intéresser au sort, et à l’avenir de la filière. Le ministre supputait, à juste titre, que même si la crise était endiguée, rien ne serait plus comme avant.
Six mois plus tard, Hugues de l’Estoile, directeur général du ministère, remet un énorme dossier à d’Ornano qui, convaincu de son importance et de son intérêt pour l’industrie et le pays s’empresse de le rendre publique. En clair, il y a le feu. « Des bouleversements se préparent qui frapperont inévitablement l’industrie automobile au cours des prochaines années » indique le ministre.
Les ventes de voitures en France s’effondrent depuis 1973, et si reprise il y a, elle pourrait bien « profiter aux constructeurs japonais et américains ». Autre souci mis en avant, « les pays peu développés s’équipent en priorité d’usines automobiles et il faudra s’attendre à les voir un jour réexporter vers la France ». Même la place de la voiture en ville était prise en compte, en expliquant « qu’il fallait mieux en réglementer l’accès ». Tous ces problèmes réclament des « actions immédiates qui doivent être engagées pour les surmonter ».
Après la publication du rapport de l’Estoile, Michel d’Ornano restera encore deux ans en poste, avant de déménager au ministère de la culture. Quant à l’auteur lui-même, il a pris la poudre d’escampette et la direction de Dassault.

Et le document ? Il a s’est doucement recouvert de poussière sans que personne ne prenne en compte les avertissements qu’il livrait, ni en 1975, ni jamais. Ainsi vont les rapports.
Les pouvoirs publics, tout comme les constructeurs, ont regardé ailleurs. Peugeot était trop absorbé à absorber Citroën pour devenir PSA et Renault avait le doigt sur la couture du pantalon devant son actionnaire unique et étatique. Et pourtant.
Et pourtant : cinquante et un an plus tard, le danger entrevu dans le rapport et négligé par tous est strictement identique. Certes les « envahisseurs » Chinois ont remplacé les Américains. Quant aux Japonais, ils ont tellement bien creusé leur lit que Toyota est devenu le premier constructeur mondial. Les délocalisations ont bien eu lieu et aujourd’hui on estime que 25 % seulement des autos françaises sont réellement fabriquées en France.
Les villes des années 70, ont continué de se saturer de pollution. Elles aussi ont ignoré l’avertissement, attendant plusieurs décennies pour mettre en place dans la précipitation et avec l’aide de l’État des ZFE qui ne satisfont personne.
La politique de l’autruche est, sauf exceptions de part et d’autre, un mot d’ordre bien partagé entre les collectivités et les constructeurs, tous attendant que l’orage passe et, s’il ne passe pas, ils se dépêchent de conserver la tête au plus profond du sable avec une seule obsession : refiler le bébé à leurs successeurs, élus à la tête de l’État, ou désignés à la tête des entreprises. Après eux le déluge.

Il en va de même pour la voiture électrique. Dès 1979, un rapport (encore) émanant de l’Académie nationale des sciences des États-Unis conclut qu’un doublement du CO₂ provoquerait probablement un réchauffement d’environ 1,5 à 4,5 °C. Plus proche, en 1990, un rapport toujours, le premier rédigé par le GIEC, alarme les nations sur l’urgence de mieux maîtriser les émissions et les énergies fossiles. Et ? Et rien du tout.
Au-delà de questions politiques, idéologiques, climatosceptiques ou climatoanxieuses, lorsque l’on dirige des méga entreprises de plus de 100 000 personnes, comme le sont tous les constructeurs automobiles, on peut quand même, affublé d’un minimum de bon sens, se dire que toute cette histoire va nous retomber un moment donné sur le coin du capot.
Mais l’autruche a continué de sévir et la voiture électrique, comme les rapports, est restée dans les cartons. C’est que la bonne vieille pétrolette fait le bonheur de tous : des salariés, des actionnaires et des clients réticents et piquouzés par 100 ans de thermique. Pourquoi changer ? Pourquoi engager des milliards en R&D pour développer des autos à batterie ?
La faute aux Chinois ?
En 2012 pourtant, Carlos Ghosn, qui avait énormément de défauts mais aussi quelques idées, a vu juste et a prédit la bascule vers l’électrique. Tous les constructeurs occidentaux lui ont ri au nez, sauf les Chinois misant sur un bon calcul plus que sur les conclusions du PDG qui s’est fait la malle. Pékin s’est engouffré dans le créneau, au nez et à la barbe des Occidentaux. La Chine a raté le thermique ? Elle ne ratera pas les watts.
Résultat : 24 ans plus tard, l’empire du Milieu grignote du terrain et des parts de marché, et les clients mesurent leur avancée technologique. Que font les constructeurs de chez nous ? Ils accusent l’Europe, l’État et les méchants Chinois. Quant aux pouvoirs publics, ils accusent les industriels. Le serpent se mord la queue, mais pas un moment, ni les uns ni les autres ne se remettent en question.
Pas un instant, ils n’ont admis avoir perdu un demi-siècle en profits court termistes. Faudrait tout de même pas bousculer des certitudes, feintes ou sincères, mais totalement fausses, tout de même. Car, après tout, tout ça, c’est que des rapports. Même si leurs prédictions se sont largement réalisées.















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