Zimbabwe : Les escortes routières périlleuses et sans pitié de l'ex-président Mugabe
Ancien héros de l'indépendance, Robert Mugabe a régné sans partage sur le Zimbabwe durant 37 ans. Des décennies marquées par la répression et une crise économique sans fin, mais également par des déplacements en voiture officielle loin d'être anecdotiques, aussi ostensibles que redoutés, souvent accidentogènes et mortels.

Sur les avenues du centre-ville d’Harare, la capitale de ce pays d’Afrique australe, même les arbres étaient presque contraints de lui faire de la place. Robert Mugabe a été à la tête du Zimbabwe durant 37 ans, d’abord au poste de Premier ministre, de 1980 à 1987, puis les trois décennies suivantes en tant que président de la République.
Mugabe, comme beaucoup de dirigeants sur le continent et ailleurs dans le monde, a régné en véritable autocrate, usant de son ancien statut de « héros de l’indépendance » pour masquer ses choix économiques désastreux et mieux asservir son peuple. Il est en outre à l’origine d’une expédition sanglante au milieu des années 80, dans l’ouest du pays, qui coûta la vie à plusieurs milliers de civils accusés de cacher des opposants.
Le natif de Kutama, enseignant en économie devenu porte-drapeau de la guérilla anti-coloniale puis dictateur à l’idéologie marxiste-léniniste, a été reconduit à chaque fois sur fond d’élections « démocratiques » de façade, truquées et contestées. Une mainmise qui a prévalu jusqu'en 2017, quand Mugabe dût se résoudre à quitter le pouvoir par la petite porte à l’âge de 93 ans.
Les déplacements de "Bob and The Wailers"

Cette année-là, alors qu’il s’apprêtait à céder sans plus de cérémonie le pouvoir à sa femme, il a été renversé par un semblant de putsch, ou plus exactement, prié de « démissionner » avant d'être placé provisoirement en résidence surveillée.
Malgré le climat de tyrannie et l’appauvrissement du pays qui ont marqué ses mandats, Mugabe (décédé dans un hôpital de Singapour en 2019) continue aujourd'hui à être honoré inconditionnellement comme « père de la nation » par une partie des Zimbabwéens.
Ses opposants, en revanche, tout autant nombreux, gardent en mémoire l'attitude omnipotente et la crainte véhiculée par le personnage. Cette peur se manifestait d’ailleurs concrètement sur le terrain, notamment lorsque le chef d’Etat décidait d’un déplacement en voiture pour rejoindre l’aéroport international d’Harare ou pour se rendre par la route dans l’une des provinces proches.
Ces jours-là, il valait mieux ne pas se mettre en travers de l’impressionnante escorte qui l'accompagnait. Un convoi que la population avait surnommé avec ironie « Bob and The Wailers », en référence à l’admiration étrange que le dictateur avait eue pour Bob Marley et son groupe, et la fanfare de sirènes qui accompagnait sa ronflante cohorte.
"Pacha" dans sa S600 Pullman Guard

La limousine du président, mastodonte de 6 mètres et de 5 tonnes nommé « Zim 1 » (Zim pour Zimbabwe), était une Mercedes-Maybach S600 Pullman Guard de 530 chevaux blindée de toutes parts. Elle était devancée au loin par des motocyclistes. Apparaissait ensuite une escouade de berlines, de gros SUV et de pick-up, de marques allemandes, japonaises (des Toyota Land Cruiser et Nissan NP 300 notamment) ou américaines (des Ford Ranger par exemple). Entre une quinzaine et une bonne cinquantaine de voitures selon le déplacement, ainsi que des VUL ambulances et plusieurs autres pick-up Toyota kaki sur lesquels étaient juchés des militaires avec fusils d’assaut A47.
Dans cette imposante bulle de protection, Mugabe ne pensait qu’à une chose : rejoindre la destination prévue à son agenda sans aucun ralentissement, ce qui signifiait dans son esprit, sans le moindre véhicule ou piéton osant se mettre sur son chemin…
Cette posture hégémonique a concouru inévitablement à de nombreux accidents sur les parcours empruntés durant 30 ans par « The Old Croc » (« le vieux croco ») et sa garde rapprochée. Des accidents de la route souvent violents mettant clairement en danger la vie d’autrui. A chaque fois, on recensait des blessures graves voire la mort de simples citoyens zimbabwéens, qu’ils soient conducteurs, passagers ou passants.
L’année 2012 s’est avérée particulièrement dramatique sur le plan des déplacements présidentiels : des collisions en série et de nombreuses victimes. A la mi-juin, un choc frontal avec un minibus à hauteur de Zwimba, au nord-ouest d’Harare, avait fait 1 mort et 15 blessés.
Deux semaines plus tôt, un motard de l’escorte avait percuté de plein fouet un piéton handicapé qui fut laissé pour mort sur le bord de la route… Quelques années auparavant, en 2007, deux occupants d’une berline compacte Mazda 323 avaient par ailleurs été tués (dans des circonstances jamais élucidées) après avoir heurté l'une des berlines de l'escorte sur la 7e Avenue de la capitale.
Jamais le moindre remords

Dans la logique paranoïaque de Mugabe, tout conducteur ne stoppant pas à temps sa voiture, son taxi collectif ou son deux-roues n’était en réalité jamais quelqu’un de distrait… C’était par principe un opposant, qu’il convenait d’arrêter sur le champ, de réprimer à coup de bâtons, de faire transférer au poste de police puis devant un tribunal pour une condamnation exemplaire. Illustration en 2016, lorsqu’un chauffeur de poids-lourd de 28 ans avait été condamné à deux ans de prison. Motif : il n’avait pas entendu les sirènes de l’escorte en raison du bruit de son camion. Lorsqu’il avait réalisé trop tard qu’il s’agissait de la délégation du chef d'Etat derrière lui, il avait pris peur et choisi de mettre les gaz plutôt que de s’arrêter.
Quel que soit le contexte de l’incident, de l’accident et les conséquences qui en découlaient, Mugabe est toujours resté imperturbable depuis de sa « Zim 1 ». A bord de sa Mercedes S600 facturée 1,6 million de dollars, il continuait toujours son trajet sans accorder une once de remords vis-à-vis de la scène qui venait de se jouer presque sous ses yeux, au croisement voisin ou sur le bas-côté.
Une expression de toute puissance qui perdure hélas au Zimbabwe. Le successeur de Mugabe, Emmerson Mnangagwa, fidèle de la première heure qui fut aussi le premier à réclamer la mise au placard de son mentor, perpétue en effet cette triste tradition des escortes routières dangereuses et des condamnations sans pitié à l’égard des citoyens ordinaires circulant, majoritairement par mégarde, sur le parcours présidentiel.














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