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Le putsch des passagers est en cours

Il se noue dans l’habitacle de nos voitures de sourds enjeux de pouvoir entre le conducteur ou la conductrice et ceux qui l’accompagnent. Ces rapports de force ont évolué au cours des décennies mais ils convergent vers une même issue. L’automobile est un jeu qui se joue à plusieurs et, à la fin, ce sont les passagers qui vont gagner.

Le putsch des passagers est en cours
Le premier Renault Espace (1984) a marqué les esprits avec son habitacle-salon.

Longtemps, les choses furent réglées comme du papier à musique. La hiérarchie qui régnait dans le cocon de l’habitacle procédait de celle qui prévalait au sein de la cellule familiale. Le conducteur – figure paternelle dans toute sa puissance voire sa toute-puissance – était généralement le seul maître à bord. Il pouvait fumer sans complexe et il fallait négocier ferme pour faire un arrêt-pipi.
Le petit peuple installé à l’arrière était prié de se faire discret et bien se tenir. La vilaine réputation de la DS, dont les suspensions-chamallow flanquaient la nausée aux gamins – surtout ceux qui avaient le malheur de se retrouver exilés, dos à la route, sur l’un des strapontins de la version break – n’a jamais nui à la carrière commerciale de la grande Citroën. La sophistication de l’instrumentation de bord et les progrès en matière d‘ergonomie n’ont pas le moins du monde altéré la prééminence du conducteur. Le premium allemand, BMW en tête, a popularisé le cockpit orienté vers le pilote – non mais, c’est qui le patron ? – et les places arrières en mode riquiqui.

Et puis, sont arrivées les années 1980. Facétieux, le  monospace a installé le mâle dominant au-dessus du trafic pour mieux le faire descendre de son piédestal. Le monospace, pour reprendre la célèbre formule de Philippe Guédon, créateur de l’Espace chez Matra, était "la voiture réclamée par les enfants, conduite par la mère et achetée par le père." Autrement dit, la révolution. Le Renault Espace, le Peugeot 806, le Chrysler Voyager ou le mythique Pontiac Trans Sport et sa dégaine de TGV ont acté le putsch des passagers. Leurs revendications ? La voiture-maison avec de l’espace à revendre à l’arrière et la possibilité de le moduler. Les femmes, aussi, ont fait valoir leurs préférences en faveur d’un habitacle plus lumineux et un poste de conduite surélevé pour une meilleure vision de la route.

Adieu, fluidité sportive et toucher de route tout en délicatesse. Le père de famille modèle a pris le volant d’une voiture plus massive et moins aérodynamique, conçue autour des passagers. Le système audio de l’Espace 3 de Renault disposait d’une télécommande dont, évidemment, se sont emparés les enfants. Sacrilège ! Et comme l’instrumentation avait migré au milieu de la planche de bord, tout ce petit monde pouvait exercer un droit de regard sur le style de conduite parental en scrutant le compteur de vitesse. D’où de récurrents "papa, tu vas trop vite, c’est limité à 50". Faites des mômes…

La révolution du monospace n’a eu qu’un temps. A sa manière, le SUV a restauré les valeurs familiales traditionnelles. A peine plus agile, il a continué de rogner les sensations de conduite mais réhabilité la prééminence du conducteur. Retour à l’instrumentation orientée vers lui, face avant plus "virile" et architecture intérieure moins systématiquement favorable à l’habitabilité arrière.
On assiste cependant depuis quelques années à un regain de contestation de ce statut de primus inter pares. La demande en faveur de véhicules disposant de trois rangées de sièges (n’en déplaise au recul du taux de natalité) ou de toits panoramiques (dont seuls les passagers de l’arrière profitent pleinement) constituent autant d’éléments de contestation de l’ordre des choses à l’intérieur des voitures.

Les dossiers de l'écran

Mais le véritable facteur disruptif s’appelle infotainment, terme barbare mais révélateur de la mutation de l’automobile en terrain de jeu. Toujours plus grands et nombreux – merci, les marques chinoises – les écrans bouleversent l’ordonnancement intérieur ce qui, on le comprend, ne plaît pas à tous les designers. L’écran central tactile n’est pas réservé au conducteur, son voisin immédiat peut lui aussi tapoter dessus. Ce dernier peut, sur certains hauts de gamme, disposer de son propre moniteur sans que celui ou celle qui a les mains sur le volant ait - encore heureux - la possibilité de jeter un œil sur ce qui y est projeté.

Isolé, le conducteur il entend des éclats de rire dont il ne saisit pas la raison, ne peut suivre les paroles du karaoké en cours ni les activités de gaming effréné qui se disputent alentours. Bref, le conducteur tend à devenir le simple chauffeur de la famille. Même s’il reste encore des modèles qui lui réservent l’exclusivité des sièges massants, il est clair que ses passagers s’émancipent. Sans doute ce processus n’est-il pas étranger au retour en grâce du monospace, notamment promu par Citroën dont le concept-car ELO installe le conducteur tout seul devant son volant, tel un machiniste de bus.

La question, au fond, n’est pas de savoir si le conducteur va perdre sa primauté mais quand. La montée en puissance de la conduite autonome, à laquelle l’intelligence artificielle pourrait donner un sérieux coup de boost, va finir de le dépouiller de ses attributs auxquels il a déjà commencé à renoncer par la grâce du régulateur de vitesse. Privé de volant, il ira se fondre dans la tribu des passagers. Lorsque le robot taxi sera devenu la norme, on se souviendra avec un brin de nostalgie du temps où il ne fallait pas déranger papa et maman lorsqu’ils conduisaient.

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