Quand les designers passent la marche arrière
Pour le Mondial de l’Auto 2026, les constructeurs français ont élaboré pas moins de sept concept cars qui se réfèrent au passé. Sept c’est beaucoup et ça interroge fortement notre ami Serge Bellu.

Doit-on rappeler que la vocation d’un concept-car est d’explorer des architectures et des styles inédits pour le futur et non pas de ressasser des thèmes puisés dans le passé. Or, la mode que l’on peut qualifier de « rétro » ou de « néoclassique » repose sur ce refus d’explorer l’avenir, ce rejet de l’innovation, de la remise en question. Au Mondial de l’Auto, on peut découvrir sept concept cars qui invoquent le patrimoine. Cependant, ils ne le font pas tous de la même manière et l’on note des approches très différentes d’un projet à l’autre.
Passons rapidement sur l’Alpine A310 Vision, une transposition servile des formes de la A310, sortie en 1971, un exercice qui ne présente pas le moindre intérêt sur le plan créatif. Une démarche que certains nomment « retromod ». Le seul propos des stylistes est ici d’adapter les formes de la A310 à la plate-forme moderne (électrifiée) dite « APP ». Cette indigence est d’autant plus regrettable que l’équipe de Antony Villain avait su réinventer la A110 avec beaucoup de panache et sans singer le modèle original.

Sur le même registre, la Peugeot E-T16 se présente comme une application stricto sensu des formes de la 205 Turbo 16, reine des rallyes en 1985 et 1986, à une plate-forme moderne. Seuls quelques accessoires ont été redessinés. So what ?


Avec la 2 CV, tant en berline qu’en fourgonnette, on passe à un autre exercice. Il ne s’agit pas d’une copie mais d’une évocation malicieuse. Les designers de Citroën n’ont pas cherché à restituer la frugalité du modèle original évitant ainsi la caricature : les vitrages sont travaillés, les surfaces sculptées, les volumes modelés. La fourgonnette drapée dans son gris satiné n’est pas moins sympathique.

Renault a procédé différemment en recréant la 8 Gordini. Au-delà de la livrée bleu rayée de bandes blanches et de la face avant, l’attitude de ce concept est typiquement postmoderne, dans le sens où les architectes l’entendaient dans les années 1970 avec Ricardo Bofill comme chef de file et Charles Jencks comme théoricien. Ce coupé reprend le profil « tricorps » de son ancêtre avec de la personnalité et de la vigueur et aucune mélancolie.

En revanche, dans le même esprit, la Peugeot RCZ laisse dubitatif en raison du choix du modèle de référence. L’histoire contemporaine de Peugeot manquant de modèles emblématiques, les designers de la marque se sont rabattus sur une sportive oubliée, la RCZ diffusée de 2009 à 2015. Cette vision contemporaine, joliment traitée, reprend de son ancêtre l’arche structurant l’habitacle.
La Renault E-Space est un peu en dehors de la tendance car seuls son nom et son concept rappellent l’Espace de 1984 (et les quatre générations suivantes).

La profusion de concept cars sur le thème du « revival » interpelle et inquiète car ces projets ne sous-entendent aucune évolution, aucun style innovant, aucune architecture révolutionnaire, aucune subversion, aucune provocation. Le choix d’une gloire ancienne est une solution de facilité et met le designer à l’abri de tout engagement personnel. Seraient-ce les principales motivations des créateurs en mal d’inspiration ?
À moins que l’on discerne une posture politique dans la démarche comme c’est le cas en Amérique. La citation de modèles historiques comme la Dodge Charger, qui ont repris leur dégaine de bad boy et le ronflement rocailleux de leur V8, fleure bon l’Amérique profonde, et résonne comme les échos nauséabonds et trumpistes de l’America First… À ce point de nostalgie, le postmodernisme devient un contestataire qui peut être assimilé à la volonté de décroissance sur l’air désolant du « c’était mieux avant ». Le postmodernisme basculerait alors de l’humour à la subversion.

Dans une perspective réactionnaire, la nostalgie renvoie à un soi-disant « bon vieux temps », une esquive satisfaisant une partie de l’opinion qui dénie les réalités de son époque en matière de socialité et d’environnement et tente de s’y soustraire en cultivant les réflexes identitaires et l’alibi d’une pseudo-tradition, en se raccrochant à une vision idéalisée de leur adolescence. Les images exhumés de la mémoire déclenchent une sympathie spontanée, inspirent indulgence et attendrissement, voire une certaine impunité. Autant de valeurs dont l’industrie automobile a besoin pour surmonter les critiques et les condamnations. La mode « rétro » donne le sentiment de calmer le jeu du progrès.
Et vous, que vous inspire cette vogue "rétro" dans les concept-cars? Donnez-nous vos avis en commentaire!
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