Sur la route avec Mesrine : retour sur les voitures qui ont rythmé la cavale de « l’ennemi public numéro 1 »
De son évasion du tribunal de Compiègne en R16 jusqu’à sa fin de cavale sanglante Porte de Clignancourt au volant de sa BMW 528i, retour au volant sur l’itinéraire déroutant du criminel Jacques Mesrine, « l’ennemi public numéro 1 » des années 70.

L'histoire ne dit pas si, comme dans un polar de l'époque, une envolée de pigeons a précédé les tirs. Toujours est-il que ce jour-là, Jacques Mesrine, 42 ans, n'a eu aucune chance de s'en sortir... En une fraction de seconde en effet, il est tombé sous la mitraille des hommes de la BRI, la Brigade de Recherche et d'Intervention commandée par Robert Broussard.
La scène se déroule le 2 novembre 1979 à 15h15, Porte de Clignancourt, dans le nord de la capitale. La BMW 528i, que l'homme le plus recherché de France a achetée quelques mois plus tôt, se trouve en un instant prise en tenaille dans la circulation, habilement, entre deux véhicules banalisés.
Dissimulés derrière la bâche d'un camion de marque Saviem, devant la berline allemande, les policiers recoivent soudain l'ordre d'ouvrir le feu sur la voiture du suspect avant que celle-ci ne s'engage sur le périphérique. Mesrine n'a rien vu venir... Il n'a pas le temps de fuir, et encore moins de saisir les grenades positionnées au pied de la place avant-droite.
Pas moins de 21 impacts de balles seront recensés, dont une bonne quinzaine dans le pare-brise, derrière lequel celui que toutes les polices surnomment « l'ennemi public numéro 1» avait pris place quelques minutes avant, aux côtés de sa compagne Sylvia Jeanjacquot.
Mesrine, l'art du coup d'éclat

En ce vendredi d'automne s'achève ainsi la folle cavale de Mesrine. C'est la mort d'un gangster inclassable, d'un héros auto-proclamé passé maître des attaques à main armée, des prises d'otages, des évasions et des enlèvements.
Son parcours dans le banditisme s'était corsé dès le tournant de la décennie 60/70, lorsqu'il était au Canada. En 1969, il dort déja en prison, dans la ville québécoise de Laval, en banlieue nord de Montréal. Deux ans plus tard, Mesrine est acquitté dans une affaire de meurtre mais reste condamné à 10 ans de détention pour l'enlèvement d'un industriel local.
En août 1972 pourtant, il refait parler de lui au grand jour. Avec cinq comparses de cellule, il s'évade du pénitentier Saint-Vincent-de-Paul. Trois semaines après, il fait de nouveau les gros titres de la presse, impliqué cette fois dans la mort de deux garde-chasse.
Mesrine parvient malgré tout à revenir en France clandestinement. Loin de se faire oublier une fois dans l'hexagone, il braque au contraire à tout va : la paie des employés d'une usine notamment, à Gisors, puis une caissière. Puis enfin il y a cette altercation dans un bar le 5 mars 73, au cours de laquelle il blesse grièvement un policier.
Deux jours plus tard, sa piste est repérée grâce à la Peugeot 204 d'un complice peu prudent. Mesrine est alors cueilli sans résistance dans un appartement de Boulogne-Billancourt. Au mois de mai, il est condamné à 20 ans de réclusion pour tentative de meurtre.
Sauf que Mesrine, celui qui revendiquera plus tard haut et fort avoir tué une trentaine de personnes sans qu'on puisse vérifier ses dires, n'a nullement l'intention de croupir en prison... D'ailleurs, quelques semaines seulement après sa mise sous écrou, il profite d'une extraction vers le palais de justice de Compiègne pour une fois encore se faire la belle.
Alors qu’il comparaît là dans une autre affaire, entouré par deux gendarmes, il brandit tout à coup un revolver qu’il a récupéré quelques minutes avant dans les toilettes. Ni une ni deux, frénétiquement, face à une assistance médusée, il prend en otage le président du tribunal.
Fuite en R16 et champagne

Il parvient à s’échapper dans une voiture qui fait alors la fierté de la marque au losange. Il s'agit d'une Renault 16 conduite par l'un de ses complices. Les fugitifs se font la malle... Ils vont se planquer un moment dans la forêt d’Halatte, dans l'Oise, un endroit que Mesrine connait bien. Ce fils de commerçants aisés a tenu une auberge dans le coin à la fin des années 60.
Mais voilà, une cavale et une planque, cela exige beaucoup d'oseille... Et pour « l'homme aux mille visages », la tentation du braquage est de toute façon trop forte. Il choisit donc de sortir de l'ombre. Plusieurs banques vont en faire successivement les frais, notamment en plein Paris.
La BRI est sur le coup. Il finit par être localisé au mois de septembre dans le 13e arrondissement. S'en suit une arrestation improbable à son domicile, où celui qui lui file déjà le train à l'époque, le commissaire Broussard, est accueilli par un Mesrine étonnamment radieux, cigare aux lèvres et bouteille de champagne à la main. « Tu trouves pas que c'est une arrestation qui a de la gueule ? », lui lance Mesrine, comme dans une réplique à la Audiard.
Évasion de la Santé en R20

A partir de cette date, Mesrine est incarcéré à la prison de la Santé. Plusieurs années se passent... A 40 ans, il écrit un premier livre, une autobiographie intitulée « L'instinct de mort ». C'est cette même année, en 1977, qu'il est de nouveau condamné, à 20 ans de détention pour vols à main armée.
Au cours de cette audience, il se livre à un vrai show théâtral, dénonce la corruption des flics et des juges et sort de son noeud de cravate une clé de menottes... Après le verdict, le roi de la « provoc » retourne en cellule mais à l'isolement cette fois, dans le Quartier de Haute Sécurité, l'un de ces QHS dont il ne cessera de dénoncer par la suite les conditions de traitements.
Mesrine, par nature, n'est pas du genre à s'encroûter... Depuis son placement au mitard, il est plus que jamais décidé à décamper. Avec François Besse, un autre détenu qu'il côtoie en promenade, il parvient à faire entrer des armes, vraisemblablement par le parloir (ndlr : son avocate sera inculpée), et met son plan d'évasion en action.
C'est ainsi que le lundi 8 mai 1978 vers 10 heures, et alors qu'ils ont revêtu des uniformes de surveillants pénitentiaires, Besse et lui réussissent à franchir le mur d'enceinte de la prison de la Santé. Une évasion rocambolesque mais dramatique qui se solde par une fusillade à l'extérieur et par la mort de Carman Rives, leur autre complice.
Mesrine intercepte aussitôt une voiture en pleine rue. Le duo monte à bord d'une Renault 20 immatriculée dans les Hauts-de-Seine. Le véhicule sera retrouvé quelques heures plus tard dans le 15e arrondissement, près de la Porte de Versailles, à cinq kilomètres de là. Mesrine, l'un des détenus les plus surveillés du pays, disparaît encore des radars...
Hold-up du casino de Deauville

Trois semaines plus tard, nouveau coup de théâtre et un « week-end » à la campagne qui tourne court... Les compères refont parler d'eux sur la Côte normande. Ils viennent de débarquer dans le Calvados à bord d'une Renault 8 d'occasion achetée à un particulier. Le 26 mai au soir, après s'être fait passer dans un premier temps pour des agents du Ministère de la justice, ils orchestrent le braquage du casino de Deauville. Ils se font remettre par le directeur des jeux le contenu du coffre (130 000 francs) sous la menace, sans tirer néanmoins le moindre coup de feu à l'intérieur du bâtiment.
En revanche, c'est devant le casino que les choses se musclent. Ca canarde en effet dans tous les coins. Plusieurs patrouilles du commissariat de Deauville, embarquées à bord de Simca 1100 et de Renault 12 teinte blanche et noire, ont fait irruption sur la scène du braquage. Mesrine et Besse quittent par conséquent les lieux avec fracas, tirant sur tout ce qui bouge. On recencera au moins deux victimes collatérales parmi les passants, dont une femme, touchée grièvement.
Les fugitifs quittent la station balnéaire à fond la caisse, empruntent une départementale et forcent bientôt un barrage de gendarmerie. La R8 poursuit ensuite son errance comme elle peut, avec un pneu crevé et désormais le radiateur hors-service. Qu'importe l'état de la R8, Mesrine veut sauver sa peau. Arrivé dans le département de l'Eure, il laisse la voiture en plan dans un chemin et s'enfonce à pied dans les bois avec Besse. Dans les heures qui suivent, au matin du 27 mai, plus de 300 gendarmes, et entre autres le GIGN, sont à leurs trousses.
Sous la banquette d'une DS
Le 28 au matin, après 24 heures de silence radio, Mesrine et Besse surgissent dans une ferme. Les malfrats sont blessés, l’un à la jambe, l’autre à l’épaule. Sans violence physique mais sur un ton menaçant (« dès l'instant où vous allez nous obéir, tout se passera bien » ), et non sans avoir décliné fièrement leur identité, les malfaiteurs prennent en otage une famille d’éleveurs de chevaux. Ce sont de jeunes parents avec leurs trois enfants, dont la propriété est située en lisière du Bois d'Alençon, près de Bernay.
A l'heure du petit-déjeuner, un huis-clos s'engage dans la cuisine. Une scène traumatisante, les flingues sous le nez. Besse et Mesrine comptent rester ici plusieurs jours... Sauf qu'en ce jour de fête des mères, cette famille paisible est attendue à Paris. C'est une tradition pour elle et étonnamment, l'éleveur réussit à imposer « poliment » son agenda.
Ainsi, après quelques heures d'un face à face où le temps semble bien long pour les victimes, après que le père de famille a dû prêter des fringues aux fuyards, la décision est prise de faire le trajet vers Paris « tous ensemble »... Avant ça, Mesrine et Besse prennent soin de trafiquer l'habitacle de la DS et décident de se planquer sous la banquette arrière et dans le coffre de la Citroën.
Par chance, la famille confiera qu'elle n'a croisé sur sa route pas un seul barrage de gendarmerie. Le père débarque Mesrine et Besse au bord d’une petite route aux alentours de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines. Mesrine le remercie, salue même le cran dont il a fait preuve et le quitte en lui claquant une tape « amicale » dans le dos.
Les voyous disparaissent à travers champs, adressant alors un énième pied de nez aux forces de l'ordre et à la justice.
Enlèvement d'un milliardaire

Après le casino de Deauville, l’as du « bandit manchot » continue de frapper. Mesrine attaque notamment une nouvelle banque, au Raincy, en Seine-Saint-Denis. Parallèlement, il accorde une interview à Paris-Match. Après quoi, il se met au vert quelques mois, à l’étranger, au Maroc et à Londres notamment, où il s’exile avec sa nouvelle compagne, Sylvia, barmaid qu'il a rencontrée dans un bar à hôtesses de Pigalle.
Après cette parenthèse, retour au bercail, en France, comme si la gâchette facile et le feu médiatique lui manquaient. Fin 78, Mesrine commet d'ailleurs un fait notoire, en l'occurence une tentative d'assassinat sur le juge Petit, qui l'a condamné l'année précédente. Puis vient juin 1979. Avec un nouveau complice, Michel Schayewski, il entreprend un nouveau gros coup. Il décide d’enlever le milliardaire Henri Lelièvre, 82 ans, ancien banquier et magnat de l’immobilier.
Nous sommes en juin 1979. Mesrine et son acolyte se rendent en Peugeot 504 couleur grenat à Maresché, commune du nord de la Sarthe. Ils se présentent dans la propriété d'Henri Lelièvre. Ils se font passer pour des policiers, demandent à leur cible de les suivre le plus simplement du monde puis l'embarquent dans leur berline dont on apprendra qu'elle a été volée. Direction ensuite une localité du Loir-et-Cher.
La séquestration du vieil homme va durer cinq semaines, dans une maison isolée, dans une pièce de 11 mètres carrés sans lumière. Mesrine dit ne pas en vouloir personnellement à l'ancien banquier, il en veut surtout à sa fortune... Il réclame dès lors que ses proches réunissent la somme de 6 millions de francs. Une rançon que Mesrine réussira à récupérer incognito fin juillet avec un masque de Georges Marchais (Secrétaire général du Parti Communiste) collé sur le visage...
Mesrine et son complice placent l'argent dans une barque, traversent une rivière et prennent la fuite. L'affaire fait grand bruit. En réaction, une « Unité spéciale Mesrine » est créée en août pour traquer le truand sans la moindre relâche. Les policiers, le commissaire Robert Broussard en tête, se sentent en réalité ridiculisés, clairement démunis face à l’imprévisibilité et à l'imagination de Mesrine.
Pourtant, depuis cet enlèvement retentissant, mais aussi depuis l'attaque sur le juge Petit et l'affaire du journaliste de Minute torturé et laissé pour mort en septembre dans une grotte, le vent semble tourner pour Mesrine. Une partie de l'opinion autrefois peu hostile à ses actions ne le considère dorénavant plus du tout comme le bandit « d’honneur » qu'il avait pu être, et sûrement plus comme le héros au grand coeur qu'il se plaisait à incarner un temps pour susciter une forme d'empathie populaire.
La 528i pour ultime prison

Qu'importe pour le principal intéressé, qui se fout pas mal du brouhaha. Il court toujours, flambe et profite de la belle vie. Une partie de la rançon, distribuée en milliers de coupures de 500 francs, est d'ailleurs rapidement utilisée (sous le pseudo de Jacques Vétois) pour acheter cash la dernière variante de la BMW 528 i.
Cette berline discrète et classe, équipée d'un bloc essence 2.8 de 184 chevaux, est acquise en juillet avec 5000 km au compteur. Elle servait jusque-là de véhicule de fonction au directeur d'une concession BMW à Clichy (92), la ville natale de Mesrine. Lui, qui a grandi Avenue Anatole-France, n'aura hélas pas franchement le temps de la conduire longtemps...
Il effectuera moins de 3000 km à son volant, allant de planque en planque, jusqu'à sa dernière adresse connue, un immeuble de la rue Belliard, dans le 18e arrondissement, où il est finalement mis sur écoute fin octobre.
C'est là où l'OCRB (la brigade antigang) et la BRI vont de fait le localiser, l'attendre ensuite dans un mélange d'excitation et de fébrilité extrème, l'identifier enfin dès sa sortie sur le trottoir en dépit notamment de sa perruque frisée et de son dernier grimage.

La nasse se referme sur lui le 2 novembre 1979, et on connaît la suite. Les équipes coordonnées par Robert Broussard prennent Mesrine en filature pour le neutraliser sous un feu de balles quelques centaines de mètres plus loin, Porte de Clignancourt.
Cette issue sanglante sous les yeux des badauds fit polémique. Le caractère de légitime défense était-il avéré ? La famille de Mesrine portera plainte contre X pour assassinat mais un non-lieu de la Cour de Cassation viendra définitement classer l'affaire en 2004, soit 25 ans plus tard.
Au printemps 2007, la justice a ordonné de faire broyer la tristement célèbre BMW 528i qui, depuis la mort de « l'ennemi public numéro 1», était restée sous scellés dans la fourrière de Bonneuil-sur-Marne (94).
















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