Quand la hausse des carburants et la transition écologique deviennent une machine à exclure
Alors que le litre de carburant dépasse allègrement le seuil psychologique des 2 €/l, un rapport parlementaire publié hier décrit une France coupée en deux. D’un côté, les métropoles décarbonées ; de l’autre, une périphérie condamnée à une « inflation forcée » faute de pouvoir acquérir des véhicules propres.

Le rapport d’information1, déposé ce lundi 4 mai à l’Assemblée nationale par Thierry Benoit (Horizons) et Robert Le Bourgeois (RN), agit comme un révélateur sur les angles morts de la politique énergétique française.
En analysant l’évolution de la consommation depuis 2017, les deux députés mettent en lumière une France et une transition « à deux vitesses » qui renforce la dépendance des plus fragiles aux énergies fossiles, et les enferme dans une impasse budgétaire.
L’illusion statistique face aux dépenses contraintes
Officiellement, d’après les chiffres officiels de l’Insee (Institut Nationale de la Statistique) le pouvoir d’achat des Français a progressé depuis 2017. Cette statistique est qualifiée de « trompe-l’œil » par les rapporteurs. Parce qu’elle ignore la structure des dépenses contraintes.
Pour les ménages les plus modestes (les deux premiers déciles de revenus), le logement, l’énergie et l’alimentation de première nécessité saturent le budget. « Contrairement aux ménages aisés, les classes populaires n’ont pas de variable de substitution », souligne le rapport. Si le prix du gazole monte, ils ne disposent d’aucune variable d’ajustement. Ils ne peuvent pas réduire leurs loisirs, ils les ont déjà supprimés. Ils réduisent alors le chauffage, avec des conséquences documentées sur la santé publique, réduisent au maximum leurs déplacements superflus ou s’endettent pour maintenir leur mobilité professionnelle.
Le « gain de qualité », ce paradoxe statistique qui appauvrit
Le rapport s’appuie sur une critique de l’économiste François Geerolf pour dénoncer une forme d'« inflation masquée ».
Dans le calcul de l’Insee, lorsqu’un consommateur remplace sa vieille voiture thermique par un véhicule électrique beaucoup plus cher, la hausse du prix est en partie neutralisée par un « gain de qualité » statistique. Un mécanisme subtil, fortement contesté par le rapport.
Pour comprendre pourquoi vous, votre banquier et l’Insee ne voyez pas la même chose quand vous achetez une voiture, il faut se pencher sur la méthode des « ajustements de qualité ».
L’objectif de l’Insee est de mesurer l’inflation, c’est-à-dire l’augmentation du prix d’un produit à caractéristiques identiques. Le problème est qu’entre, par exemple, une Peugeot 208 thermique de 2017 et une e-208 électrique de 2026, le produit n’est plus le même. L’Insee estime que le consommateur retire plus de « services » du modèle électrique. Il ne pollue pas (ou moins) à l’usage, il est plus silencieux, il dispose de technologies embarquées plus modernes et il est moins coûteux à l’entretien.
Le mode de calcul de l’Insee en question
Imaginons qu’en 2017 une voiture thermique coûte 20 000 € et qu’en 2026, sa remplaçante électrique coûte 35 000 €.
Pour vous et votre compte en banque, c’est une hausse brutale de 15 000 €. Mais pour l’Insee, une partie de ces 15 000 € n’est pas de l’inflation. Cela correspond à l’achat d’un « surplus de qualité ». Si l’Insee estime que les améliorations technologiques (batterie, moteur, électronique) valent 12 000 €, elle va considérer que le prix réel du nouveau véhicule n’a augmenté que de 3 000 €. Statistiquement, l’inflation enregistrée sera faible, car on considère que vous en avez plus pour votre argent.
C’est ici que le bât blesse et que le rapport parlementaire parle d’inflation masquée. Pour un automobiliste, une voiture électrique à 35 000 € remplit exactement la même fonction que sa vieille voiture achetée 20 000 €.
Le rapport souligne que pour l’automobiliste -notamment rural-, le gain de qualité est une fiction. C’est une dépense forcée par la réglementation (fin du thermique en 2035, normes CAFE…) qui ne se traduit par aucune amélioration de son niveau de vie réel. Au contraire, l’investissement initial demeure lourd et les économies de carburant promises n’apparaissent qu’à un horizon lointain pour celui qui vit au mois le mois.
Crise au moyen orient et dépendance géopolitique
Depuis les frappes américano-israéliennes contre l’Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, le sans-plomb 95 à 2,10 €/l et le diesel à 2,23 €/l n’est plus une anomalie, mais la nouvelle norme.
« Nous vivons une double peine géopolitique », déplorent les rapporteurs. « Nous subissons la volatilité du pétrole au Moyen-Orient tout en organisant notre future dépendance aux métaux stratégiques chinois pour nos batteries. »
Le document pointe ainsi le risque d’un transfert de souveraineté. En forçant une électrification ultra-rapide sans filière industrielle européenne totalement intégrée, la France subventionne indirectement l’industrie chinoise, tout en affaiblissant le reste à vivre de ses citoyens.
Deux propositions pour baisser illico le prix des carburants
Le constat politique en clôture de rapport illustre une fracture idéologique sur les remèdes, mais un consensus sur l’urgence. Robert Le Bourgeois (RN) propose de requalifier l’énergie (électricité, gaz, carburants) en « bien de première nécessité », abaissant la TVA de 20 % à 5,5 % et « réduire la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) sur les carburants en cas de crise ». Une mesure frontale qui vise à rendre de l’oxygène immédiat aux ménages, qui se heurte à la réalité financière du pays avec le risque de creuser encore un plus le déficit public.
Thierry Benoit (Horizons) privilégie la suspension de la contribution aux certificats d’économie d’énergie (CEE), une taxe invisible qui pèse environ 15 centimes par litre à la pompe. La solution déjà proposée le 20 avril par Michel-Edouard Leclerc avait suscité une fin de non-recevoir des pouvoirs publics. Le gouvernement préfère mettre en œuvre des aides ciblées (prime de 50 € grands rouleurs) et appelle les distributeurs, à baisser les prix, agitant la menace d’un décret de plafonnement des marges.
15 millions de personnes en précarité mobilité
Les dépenses moyennes des ménages liées à l’énergie – chauffage et carburants confondus –s’élèvent à 3 678 euros par an. Pour les foyers modestes, ces dépenses représentent 8 % de leurs revenus, un poids considérable
« On assiste à un paradoxe cruel », notent les rapporteurs. Les citoyens les plus pénalisés par les taxes sur les carburants fossiles sont ceux qui n’ont aucun moyen financier de s’y soustraire. Ils restent captifs de véhicules vieillissants et gourmands en énergie.
Selon l’Observatoire de la précarité énergétique, quinze millions de personnes seraient en situation de précarité mobilité.
1 - Mission d’information sur l’évolution du pouvoir d’achat en France depuis 2017 au regard des indicateurs de prix et de consommation


















Déposer un commentaire
Alerte de modération
Les données que vous renseignez dans ce formulaire sont traitées par GROUPE LA CENTRALE en qualité de responsable de traitement.
Les données obligatoires sont celles signalées par un astérisque dans ce formulaire.
Ces données sont utilisées à des fins de :
Vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement de ces données, d’un droit de limitation du traitement, d’un droit d’opposition, du droit à la portabilité de vos données et du droit d’introduite une réclamation auprès d’une autorité de contrôle (en France, la CNIL).
Pour en savoir plus sur le traitement de vos données : Politique de confidentialité
Alerte de modération